‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 240 sur 327 · ÉMEUTE A PARIS · texte numérisé non relu

ÉMEUTE A PARIS

Les grands seigneurs imitaient le roi dans ses viles séductions ou dans ses lâches violences, assurés qu'ils étaient de l'impunité, pourvu qu'ils s'adressassent à des familles pauvres et sans appui. Ces horreurs ne pouvaient rester entièrement secrètes. Le cri des mères montait vers le ciel. De sourdes rumeurs grondaient dans les profondeurs du peuple. Quelques années avaient suffi pour opérer un prodigieux changement dans les sentiments de Paris. On en eut la preuve dès 1750, six ans seulement après ce jour de délire où Paris avait décerné à Louis XV le titre de Pien-Aimé. Le ministère ayant ordonné à la police de ramasser les enfants abandonnés, les petits vagabonds, afin de les envoyer comme colons au Mississipi, les exempts abusèrent de cet ordre, donné avec une légèreté cruelle, pour enlever des enfants de bourgeois et d'artisans et obliger les parents à les racheter. Une première émeute éclata le 16 maï-1750 ; tout le quartier Saint-Antoine courut sus aux exempts et aux archers. Tout à coup le bruit se répandit dans la multitude que le roi était devenu ladre (lépreux) par suite de ses débauches ; qu’il fallait, pour le guérir, des bains de sang humain, et que c’était pour cela qu’on prenait les enfants. Les 22 et 23, le mouvement recommença avec bien plus de violence; plusieurs archers furent mis à mort par le peuple; plusieurs maisons d'officiers de police furent saccagées; un commissaire de police fut obligé de livrer un espion qui s'était réfugié chez lui et que le peuple alla jeter mort devant la porte du lieutenant général de police Berryer. Le lieutenant de police s’enfuit. Madame de Pompadour, qui était venue, par hasard, à Paris, n'eut que le temps de s'enfuir de toute la vitesse de ses chevaux. Le peuple parlait d’aller brûler Versailles!.

Le mouvement, cependant, n’ayant pas d’objet déterminé, s’affaissa de lui-même après qu’on eut emprisonné quelques exempts et archers, afin de satisfaire la foule. Deux mois après, le pouvoir se vengea de la peur qu’il avait eue, en faisant pendre, avec un grand appareil militaire, trois des auteurs de la sédition. On réorganisa le guet, qui avait agi fort mollement, et on en fit un corps

enfant et la disgracia. L'enfant, qu’on appelait l'abbé de Bourbon, mourut sous ls régne suivant. Louis XVI l’eût fait cardinal, 1. Mémoires et Journal du marquis d'Argenson, t,. III, p. 334-338.

tout à fait militaire; on construisit des casernes autour de Paris pour les gardes françaises et suisses. Le roi évita désormais de traverser Paris quand il allait à Compiègne ou à Fontainebleau, et la route qu’il prit pour se diriger, par Saint-Denis, sur Compiègne, fut appelée le chemin de la Rivolie".

«Le roi est méprisé », dit Chesterfield dans une lettre de la fin de 1753, «et il en est arrivé au point d'ajouter la haine au mépris, ce qui se rencontre rarement chez la même personne.» La scission entre la grande ville et Louis Le Bien-Aimé était irrévocable.

L'hostilité populaire était encore trop vague pour avoir des conséquences immédiates; mais, en attendant, sitôt que le retour de la paix avait permis à la société française de se replier sur ellemême, des tiraillements et des chocs toujours plus fréquents et plus rudes s'étaient renouvelés entre les grands corps qui occupaient les sommités sociales : les rouages de la machine politique s’'engrenaient de plus en plus difficilement et semblaient toujours plus près de se rompre. Tout s’usait et se disloquait. Ces tiraillements partaient du conseil même du roi, où les deux seuls ministres un peu importants étaient en opposition. Le règne de la Pompadour n'était point absolu. Le ministre des finances, Machault, était à elle; mais le ministre de la guerre, d’Argenson, refusait de plier sous la favorite, et le roi le gardait néanmoins, moitié par habitude, moitié par goût pour cet esprit agréable et vif. Madame de Pompadour était mal avec le clergé, parce que le prélat qui avait la feuille des bénéfices (espèce de ministère des affaires ecclésiastiques), l'évêque Boyer, était un dévot étroit, mais sincère, que le nouvel archevèque de Paris, Christophe de Beaumont (nommé en 1746), était aussi austère que Vintimille avait été complaisant, et que, depuis la promotion de l'archevêque, les jésuites, serrés autour de Boyer, de Beaumont, de la reine et du jeune dauphin, montraïent envers la puissance du jour une rigidité qui n’était pas dans leurs traditions. Ils sacrifiaient le présent à l'avenir, refusaient la communion au roi et à sa maîtresse, attendaient que l’âge et la peur leur ramenassent le roi et se prépa-

1. V. Journal de Barbier, t. Ill, p. 124-156. — Vie privée de Louis XV, t. II, p. 350.

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