LES PROTESTANTS AU DÉSERT. LA
protestants. Pendant que l’archevèque de Paris et d’autres prélats Préparaient une machine de guerre contre le jansénisme, moyen assuré d'entrer en lutte avec le parlement, les évêques du Midi criaient à la tolérance et reprochaient au gouvernement d’abandonner le grand œuvre de la Révocation, moyen non moins certain d'agir sur l'esprit routinier du roi. Dieu sait si le reproche était fondé ! Depuis la mort de Fleuri, la persécution avait recommencé, au contraire, avec acharnement, à la suite d’un synode que des pasteurs et des anciens, députés d’un grand nombre de provinces’, avaient tenu secrètement au désert, dans le Bas-Languedoc, le 18 août 1744. Cette assemblée, la première qui se füt réunie depuis la révocation, n'avait témoigné que des sentiments de paix et d'extrême modération. Elle avait décidé un jeûne solennel dans toutes les églises réformées, pour la conservation de la personne du roi, le succès de ses armes et la délivrance de l'Église; enjoint aux pasteurs de prêcher la soumission aux puissances légitimes, de s'abstenir de toute controverse directe et de ne rappeler qu'avec beaucoup de circonspection les souffrances des églises. Le pouvoir n'avait répondu à la douceur des opprimés que par de nouvelles violences : deux ordonnances des 1+ et 16 février 1745 avaient prescrit d'envoyer aux galères, sans forme de procès, quiconque aurait assisté aux assemblées des religionnaires; les femmes devaient être enfermées à perpétuité; des amendes arbitraires devaient être infligées à tous les nouveaux convertis des lieux où se seraient tenues les assemblées, et qui, sans y assister, ne les auraient pas dénoncées; 3,000 livres d’amende contre tout nouveau converti d’un lieu où un ministre aurait été arrûté et qui ne l’aurait pas dénoncé.
Ces mesures monstrueuses ne pouvaient être appliquées d’une manière générale; mais elles livraient la masse entière des réformés à l’arbitraire absolu des intendants, qui épargnaient ou frappaient au gré de leurs intérêts, de leurs passions et de leurs caprices. Les enlèvements d’enfants continuaient toujours. On
1. Il y avait eu des délégués du Haut et du Bas-Poitou, del’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, du Périgord, du Haut et du Bas-Languedoc, de la Basse-Guyenne, des Cévennes, du Vivarais, du Velai, du Dauphiné et de la Normandie, — Coquerel, Histoire des Églises du Désert, t. I, p. 279-301.
kA2 LOUIS XV. (1745-1751]
cite un riche manufacturier de Nîmes, Sabonadière, qui dépensa plus de 200,000 livres pour acheter des protecteurs qui lui conservassent ses six enfants. Un autre négociant, Favène, s'étant brouillé avec l’intendant de la Haute-Guyenne, celui-ci se vengea en lui arrachant sa fille la mieux aimée. La position des réformés vis-à-vis de ces despotes provinciaux était celle des raïas chrétiens devant les pachas turcs aux plus mauvais jours de l'empire othoman. Les femmes arrêtées au désert étaient rasées, battues de verges, puis envoyées pour la vie à la tour de Constance, à Aigues- Mortes, si fameuse dans le martyrologe de la Réforme. Il y avait là des filles enfermées depuis l’âge de six ans et caduques à vingt par l'excès de misère et par les exhalaisons des marais salants. Le bruit de ces atrocités allait au loin remuer l’étranger. Frédéric II demanda la liberté de ces infortunées : il n’obtint rien (1745-1749).
Telle était la situation, lorsque les évêques les plus turbulents du Midi reprochèrent aux ministres, dans des lettres rendues publiques, de protéger les religionnaires. De bons citoyens, des amis de l'humanité, s’efforcèrent en vain de prémunir le gouvernement contre ces cruelles instigations'. Le ministre qui avait dans son département les affaires des réformés, Phelippeaux de Saint-Florentin, duc de la Vrillière, était dévoué au clergé; le ministre de la guerre, et c'est une grande tache pour le comte d’Argenson, lui prêta son concours. Des troupes avaient été mises en campagne dès novembre 1750 pour empêcher ou surprendre les assemblées du désert. En dépit des ordonnances, les baptèmes et les mariages protestants se célébraient en foule dans les assemblées. Au mois d'avril 1751, une circulaire enjoignit aux protestants de représenter sous quinze jours aux églises catholiques leurs enfants baptisés au désert, pour que le baptème fût confirmé
1. Voir le Patriote français et impartial, par Court de Gébelin 3 1751. — Le livre de l’abbé de Caveirac ( Apologie de la Révocation de l'édit de Nantes, avec une Dissertation sur la journée de la Saint-Barthélemi), fat écrit en réponse au Patriote français 11757). Caveirac semble avoir été le père de cette génération de sophistes qui singent le fanatisme à froid et qui cherchent dans la réhabilitation paradoxale des crimes du passé le scandale de leur renommée, — Un petit livre bien plus important que le Patriote, le Conciliateur, adressé en 1754 aux ministres et aux conseillers d'État
par un jeune maître des requêtes, annonçait un grand homme d’État et un grand homme de bien, L'auteur se nommait Turcot.
(1751-1756) PERSÉCUTION. k43
par les rites orthodoxes. La plupart n’obéirent pas, et, pendant toute l’année 1751, on n’entendit parler que d’assemblées traquées, surprises, fusillées par les soldats, qui, souvent, abordaient ces bandes désarmées avec des décharges de mousqueterie. Un prédicateur de vingt-six ans, Bénezct, fut pris et pendu à Montpellier le 27 mars 1752. Les laboureurs des Cévennes et du Vivarais, l’année précédente, S’étaient enfuis dans les bois en abandonnant leurs moissons. On voulut les poursuivre dans leurs âpres relraites, après avoir dragonné les paysans des environs de Nimes, pour les forcer de présenter leurs enfants aux curés. Les montagnards perdirent patience : les dragons, guidés par des curés et par des jésuites, tombèrent dans une embuscade auprès de Levignan, dans la Gardonenque; deux curés furent blessés à mort et un jésuite, dit-on, fut tué. Cet événement fit une vive impression sur le roi, qui eraignit le renouvellement de la guerre des camisards. Louis ordonna de cesser les dragonnades et de ne plus obliger les nouveaux convertis, qui voudraient faire consacrer catholiquement des mariages célébrés au désert, à reconnaître que leurs enfants étaient bâtards. Les assemblées se tinrent presque sans obstacle en 1753. Le clergé ne laissa pas durer cette espèce de trêve : le roi céda de nouveau, du moins quant à ce qui regardait les assemblées, et, dès le commencement de 1754, le maréchal de Richelieu, gouverneur du Languedoc, publia les plus violentes instructions pour la poursuite des conventicules. Ce courtisan sceptique et dépravé seconda sans scrupule les fureurs du fanatisme : les massacres recommencèrent au désert. Le pasteur Lafage, sorti, comme la plupart de ses confrères, du séminaire de Lausanne, fut livré par un délateur, condamné et exécuté en vingt-quatre heures, le 17 août 1754, par un simple arrêt de l’intendant du Bas-Languedoc. L'opinion publique s’émut plus vivement encore d’une anecdocte, demeurée célèbre, celle de ce fils qui, échappé d’une assemblée surprise par les soldats et voyant de loin son père tombé entre leurs mains, revint supplier le commandant de l'envoyer au bagne‘ à la place du vieillard (janvier 1756). L’échange fut accepté; le duc de Mirepoix,
1. 11 n'y avait plus de galères : elles avaient été supprimées en 1748.
£h4 LOUIS XV. 11749-17521 lieutenant - général de la province, offrit la liberté au fils, Jean
Favre, à condition que le fameux ministre Rabaud, qu'on ne venait pas à bout de saisir, quittât le royaume. Jean Favre refusa de poser cette condition à ses frères et resta six ans dans les bagnes !,
Les instigateurs de la persécution s’imaginaient encore avoir la société derrière eux, comme au temps où régnaient les passions fanatiques ; ils ne s’apercevaient pas que le vide se faisait autour d'eux et que la légèreté et la corruption du temps émoussaient seules l’indignation et le dégoût publics. Dès qu’une génération plus virile apparaîtrait, l'explosion ne pouvait manquer d’éclater.
Aux actes odieux qui ensanglantaient le Languedoc, correspondaicnt à Paris des tracasseries qui irritaient le peuple et troublaient les voluptés de la cour. Les deux chefs du parti moliniste, Boyer et Christophe de Beaumont, suscitaient ces agitations par un calcul qui n’était pas purement machiavélique. Dévots emportés et peu éclairés, mais sincères, ils croyaient voir dans l’attaque aux immunités ecclésiastiques le premier acte d’une agression générale des jansénistes et des philosophes, qu’ils confondaient dans leur haine, et ils avaient résolu de défendre l’orthodoxie en reprenant l'offensive par une espèce d’inquisition. L’archevèque Beaumont enjoignit à ses curés de refuser les sacrements, à l’article de la mort, à tout malade qui ne représenterait pas un billet de confession et ne ferait point acte d'adhésion à la bulle Unigenitus. Ge n’était à qu’un point de départ, et le système des billets de confession pouvait être appliqué dans beaucoup d’autres cas que les derniers sacrements. Aux premiers refus de sacrements, le parlement commença d'informer : des ordres du roi arrêtèrent à plusieurs reprises les informations (1749-1750). La lutte, quelque temps retardée, s’engagea à fond en 1752. Le curé de Saint- Étienne-du-Mont refusa les sacrements au duc d'Orléans, fils du régent, zélé janséniste, qui s'était retiré depuis longtemps à l’abbaye de Sainte-Geneviève; le prince se fit administrer par son aumônier, défendit qu’on poursuivit le curé, et mourut le 4 fé-
1. La Normandie avait eu aussi sa persécution. On y enleva un grand nombre d'enfants : une foule de protestants furent emprisonnés et mis à l'amende, Six cents émigrèrent. — V. Lémontei, t. Il, p. 160, — Cagverel 4, TL & ævI,
(1752) , REFUS DE SACREMENTS. 445 vrier 1752. Peu de temps après, un ecclésiastique qui avait été attaché à la maison du feu duc tomba malade : nouveau refus du curé de Saint-Étienne. Le parlement décréta le curé de prise de corps (29 mars 1752). Le conseil cassa l'arrêt du parlement. Le parlement riposta par un nouvel arrêt défendant à tous ecclésiastiques de faire aucun refus publie des sacrements sous prétexte de défaut de représentation d’un billet de confession ou d’acceptation de la bulle, comme si elle était règle de foi (18 avril 1752).
Pour apprécier le caractère de l’intervention du parlement en cette matière, il ne faut pas oublier que le refus de sacrements entraînait le refus de sépulture et, par conséquent, une note d’infamie pour le défant et pour sa famille. Il n’y avait pas plus de sépulture civile que de mariage civil, que d’acte de naissance civil. La magistrature était donc bien fondée à intervenir au nom de l’ordre public et du droit social. Les ministres des cultes ne peuvent réclamer l'indépendance de leurs actes que là où ces actes, n'ayant qu’une valeur d'opinion, n’emportent point d’effets civils et là où, les cultes étant considérés comme chose purement privée, le clergé n’est en rien soutenu ni autorisé par l’État.
À l'arrêt du parlement répondit un second arrêt du conseil, où le roi se posait en médiateur, renouvelait les déclarations en faveur de la bulle, sans la qualifier cependant de règle de foi, établissait que les juges séculiers ne devaient point imposer des lois aux ministres de l’Église sur des matières purement spirituelles, et annonçait la formation d’une commission choisie dans lépiscopat et dans la magistrature, afin de remédier aux nouveaux troubles qui venaient de s'élever (29 avril).
La commission ne remédia à rien et ne fut écoutée de personne. Les refus de sacrements se multipliant d’un bout de la France à l’autre, les déclamations faisant retentir toutes les chaires, les tribunaux poursuivant les prédicateurs et les curés, les évêques fulminant contre les parlements, les parlements brûlant les lettres des évêques, le conseil du roi cassant les arrèts du parlement de Paris, les arrêts contradictoires du parlement et du conseil criés et affichés à la fois dans Paris, les jésuites jouant leurs adversaires dans leurs comédies de colléges, les jansénistes ripostant à coups de caricatures et de pamphlets, les philosophes
persiflant et chansonnant les deux partis, tel était le singulier spectacle qu’offrait la France. Ce n’était plus, comme au temps du cardinal de Noailles, une guerre civile dans le clergé. Le système suivi depuis tant d'années par Fleuri, puis par Boyer, de ne conférer de bénéfices qu'aux molinistes, avait porté ses fruits : le clergé de Paris et la Sorbonne étaient maintenant aussi attachés à la bulle qu'ils y avaient été jadis opposés, et les jansénistes n'étaient plus qu’une minorité presque imperceptible dans le clergé français : la lutte était véritablement entre l’ordre ecclésiastique et l’ordre judiciaire.
L'année 1752 s’était écoulée dans ces agitations. En décembre, l'orage redoubla de violence, à l’occasion d’un nouveau refus de sacrements fait par le curé de Saint-Médard à une religieuse janséniste de Sainte-Agathe. L’archevèque déclara que le curé n'avait agi que par ses ordres. Le parlement ordonna la saisie du temporel de l’archevêque et convoqua les pairs pour juger le prélat. Deux cardinaux et vingt-sept évêques coururent à Versailles porter plainte au roi de cet outrage. Le roi ordonna mainlevée de la saisie et défendit la convocation des pairs : la religieuse qui avait causé le débat fut enlevée en vertu d’une lettre de cachet. Le parlement lutta pied à pied avec autant d’obstination que de hardiesse. Un incident peut en donner l’idée : il fit enregistrer d'autorité, en Sorbonne, un de ses arrêts, malgré une défense expresse du roi à la Sorbonne de délibérer sur cet objet.
Après plusieurs mois de tiraillements, le roi refusa de recevoir les remontrances du parlement, remontrances qui touchaient à bien d’autres choses qu'aux refus de sacrements et qui atfaquaient les lettres de cachet et les principaux abus du pouvoir arbitraire (4 mai 1753). Le parlement suspendit le cours de la justice. Le comte d’Argenson et Boyer poussèrent le roi à un coup d’autorité; madame de Pompadour, irritée de quelques propos tenus contre elle parmi les parlementaires, seconda ses adversaires habituels. Les présidents et conseillers des enquêtes
1. Un chevalier de Malte, M. de Rességuier, était en ce moment enfermé dans la cage de fer du mont Saint-Michel pour quelques vers satiriques. Tout le monde connaît l’histoire de Latude, enseveli tant d'années dans les cachots de la Bastille pour une lettre menaçante à madame de Pompadour.