CONTI
gères, à la mort de Saint-Contest; mais un haut personnage, un prince du sang, était parvenu à circonvenir le roi et à s'emparer d’une grande influence sur la direction de la diplomatie en dehors du conseil.
On a vu que, dès le ministère du marquis d’Argenson, Louis XV avait commencé d’entretenir des Correspondances diplomatiques à l'insu de ses ministres. En 1745, une députation de Polonais était venue à Paris offrir au prince de Conti la candidature éventuelle au trône de Pologne. Le roi avait permis à Conti d'écouter cette offre et de se mettre en mesure d’en profiter. Ce fils du méprisable Conti de la Régence avait eu une jeunesse plus qu’orageuse : des traits de débauche brutale et cruelle avaient semblé annoncer un autre comte de Charolais; mais l’âge avait opéré en lui un changement inespéré : une ambition éclairée et honorable avait tempéré cette fougue sauvage, et il avait conçu un système de politique extérieure qui rentrait dans les saines traditions nationales et qui eût relevé la prépondérance française sur le continent : conserver l’esprit du traité de Westphalie en Allemagne, unir par un traité perpétuel la Turquie, la Pologne, la Suède et la Prusse, sous la médiation , puis avec l'accession de la France, séparer ainsi, par une chaîne d'états ennemis, l’Autriche et la Russie, ces dangereuses alliées, et poser une barrière, du pôle à l'Archipel, entre l’Europe et la Russie, qu’on rejetterait dans ses déserts, ce n’était certes pas la conception d’un esprit vulgaire. La Pologne était le pivot de ce système, qui n’était en opposition avec celui du marquis d’Argenson que sur un seul point : c’est que Conti voulait s’attribuer en Pologne le rôle que d’Argenson destinait à la maison de Saxe‘. Le but était le même, le moyen différait. L’incapacité, l’indignité des princes saxons était une bien grave objection à faire à d’Argenson. La grande difficulté, pour l’ensemble du plan de Conti, c'était de s'assurer de la Prusse. Frédéric II avait sur la Pologne des vues secrètes qui ne s’accordaient point avec le dessein de relever cet état, quoique d’ailleurs il fût tout disposé à contrecarrer la Russie et l'Autriche.
Conti ne pouvait espérer d’être appelé au conseil : il savait que
1. D’Argenson, dans ses Mémoires, ne nous semble pas juste envers le prince de Conti.
XVe 29
Louis XV, depuis qu’il avait âge d'homme, était rentré dans la tradition de son bisaïeul, quant aux princes du sang, et ne Confiérait à aucun d'eux une part officielle au pouvoir. Il avait donc tourné la question en vantant au roi « l'utilité que Sa Majesté retirerait d’être instruite par plusieurs voies différentes » et en l'amenant à nouer, à partir de 1748, un ensemble de correspondances inconnues des ministres et de madame de Pompadour, correspondances entretenues partie par des agents secrets, partie par les ambassadeurs, par les subordonnés même du secrétaire d'État des affaires étrangères. Le roi en vint à dépouiller et à discuter cette correspondance dans un travail secret et périodique avec Conti, qui, sans titre et sans caractère, doubla ainsi, en quelque sorte, le ministre des relations extérieures pour les affaires du continent, plaça ses créatures dans les ambassades de Constantinople , de Stockholm, de Varsovie et de Berlin, et eut dans sa main toutes les relations du Nord et de l'Est. Le roi paraissait tout à fait gagné à son système. Louis XV était fort au courant des intérêts diplomatiques et voyait assez juste, tant qu’il ne s'agissait que de calculer des chances lointaines et de traiter la diplomatie comme une partie d'échecs qui distrayait son oisiveté; sa vue ne se troublait que lorsqu'on lui demandait du cœur et de l’action ?.
Il en eût fallu vis-à-vis de l'Angleterre; aussi, de ce côté, la politique du gouvernement fut-elle misérable. Là aussi pourtant il avait d’abord semblé qu’on voulèt relever la France. Le ministre de la marine, Rouillé, avait proposé au conseil un plan gigantesque, conçu par son prédécesseur Maurepas, pour la restauration de notre flotte : il avait eu dessein de construire, en dix ans, cent onze vaisseaux de ligne et cinquante-quatre frégates. Malheureusement, l’activité ne fut point en rapport avec de si grands projets, et surtout ni l'intelligence ni l'énergie diplomatiques ne répondirent à cette résolution de restaurer matériellement nos moyens d'action. Maintenir à tout prix la paix, qui avait coûté si
1. Flassan, Hisioire de la Diplomatie française. t. V, p. 292, — Notes et Mémoires du comte de Broglie, ap. Ségur, Politique de tous les cabinets de l'Europe, t. I, p. 55, 167. Cet ouvrage renferme des documents très-importants sur la diplomatie secrète je Louis XV.