SUCCÈS DE DUPLEIX
prétendant qu'ils avaient mis en avant et se chargèrent même de le retenir en prison pour le compte de son compétiteur.
Dupleix eut bientôt une foudroyante revanche. 11 méditait des desseins bien autrement vastes; mais il avait dû les tenir en réserve tant qu'avait vécu le vieux soubahdar (vice-roi) du Dekhan, le Nizam-el- Molouk, astucieux et sombre politique qui avait attiré naguère Nadir-Schah sur le nord de l'Indoustan pour s'assurer la domination du midi, et qui, jusqu’à l’âge de plus de cent ans, sut tenir en crainte tous les nababs et les radjahs de la péninsule, ses vassaux. La mort du Nizam ouvrit la carrière. Son fils, Nazir-Jung, se fit proclamer soubahdar et fut reconnu des Anglais. Son petit-fils, neveu de Nazir, Murzapha-Jung, revendiqua l'héritage, en vertu d’un testament du Nizam défunt, et réclama l'appui des Français. Quant au Grand Mogol ou padischah, le souverain nominal, il vendit un double firman d’investiture à l’un et à l’autre compétiteur : ce fut toute la part qu’il prit à la lutte. Ce qui se passait dans le Dekhan se reproduisait dans le Carnatic, cette nababie où se trouvaient les principaux établissements français et anglais. Le nabab régnant, Anvar-Addien-Khan, ou Anaverdi-Khan, était l'ennemi des Français depuis qu’ils avaient refusé de lui livrer Madras, et Dupleix lui avait suscité un concurrent nommé Tchunda-Saëb, issu d’une famille à laquelle Anaverdi - Khan avait enlevé la nababie. Dupleix relia entre eux les deux prétendants, Murzapha-Jung et Tchunda-Saëb, leur envoya un renfort de Français et de cipayes, et les lança d’abord sur le nabab du Carnatic. Ils assaillirent, avec quarante mille hommes, Anaverdi-Khan, qui n’en avait que vingt mille : sur les quarante mille assaillants, il y avait quatre cents Français et près de deux mille réguliers indigènes. Le succès ne pouvait être douteux. Anaverdi-Khan, centenaire comme le feu Nizam, commandait en personne, monté sur un magnifique éléphant : ce sont là de ces choses qu’on ne voit que dans l'Inde‘! Une balle française le renversa mort du haut de son énorme monture. Son armée se dispersa (3 août 1749).
1. « Dans ces étranges contrées, tout est merveilleux, même la durée de l’exis-
tence ; la faiblesse et la force y sont également sans mesure. L'homme s’y consume ou s’y trempe à un soleil excessif comme ses passions » (Saint-Priest, ibid.)
454 LLuuiS XV. (1749-4750;
Les vainqueurs allèrent remercier Dupleix dans Pondichéri même. Ils ne furent pas ingrats : Tchunda-Saëb céda aux Français la ville de Vilnour, près de Pondichéri : Murzapha-Jung leur promit la ville bien plus importante de Masulipatam, sur la côte d'Orissa, au nord du Carnatic : c'était là que se faisaient les plus fines mousselines et les plus belles toiles peintes de l'Inde.
Les Anglais, préoccupés de leur expédition de Tandjaour, n'avaient pas secouru Anaverdi-Khan; leur Compagnie n'avait encore aucunes vues générales au delà du commerce et des positions maritimes. Ils restèrent quelque temps comme étourdis de la révolution du Carnatic et n’expédièrent qu’un secours insignifiant à Mahomet-Ali, fils d'Anaverdi-Khan, qui s'était retiré à Tritchenapali, chef-lieu d’une petite province dépendante du Carnatic, à l’ouest de Tandjaour. Dupleïx pressa ses alliés d'enlever cette dernière position à l’ennemi. Malheureusement, les deux princes mogols se détournèrent contre le radjah de Tandjaour : ils l’obligèrent à rentrer sous la suzeraineté du Carnatic, à payer un fort tribut à Tchunda-Saëb et à céder quelque territoire aux Français autour de Karical {décembre 1749); mais, pendant ce temps, les Anglais, revenus de leur stupeur, étaient entrés en correspondance avec le soubahdar du Dekhan, le rival et l’oncle de Murzapha-Jung. Le soubadhar Nazir-Jung avait résolu d’accabler son compétiteur avant que celui-ci fût en mesure de revenir l’attaquer au centre de sa puissance : il précipita toutes les forces du Dekhan sur le Carnatic; un déluge d’hemmes, de chevaux et d’éléphants couvrit la côte de Coromandel. Nazir avait, dit-on, trois cent mille soldats, dont plus de cent cinquante mille cavaliers, huit cents canons et treize cents éléphants! Quelques centaines d’Anglais étaient comme perdus dans cette prodigieuse armée (mars 1750).
La situation était critique; Murzapha et Tchunda-Saëb s'étaient repliés sous Pondichéri avec leurs troupes : l’infériorité numérique était énorme; d’une autre part, quoique Dupleix eût avancé une très-forte somme sur ses propres fonds, l'argent et les ressources manquaient; l’indiscipline gagna les soldats et même les officiers français, et le désordre devint tel, que le commandant d’Auteuii, craignant une déroute à la première attaque, fit rentrer les Fran-