PUISSANCE DE DUPLEIX
de lui et y reçut les serments de tous les chefs de l’armée : trente nababs et cinquante radjahs relevaient de sa soubabie. Le premier chef qui lui rendit hommage; sous le pompeux costume des nababs, fut Dupleix lui-même. Le soubahdar, au nom du Grand Mogol, proclama Dupleix nabab de toutes les provinces au sud du fleuve Krichna, ce qui comprenait, avec le Carnatic, tout le midi du Dekhan, toute l'extrémité méridionale de l'Inde, un pays presque aussi grand que la France. C'était un véritable partage de la soubabie. Tchunda-Saëb, nabab du Carnatic, et beaucoup d’autres nababs et radjahs, relevaient dorenavant de Dupleix'. Les espérances les plus hardies étaient devenues des réalités : l’Inde reconnaissait pour la première fois la supériorité européenne et s’inclinait devant la France.
Les péripéties se succédaient avec une étourdissante rapidité dans ce drame gigantesque. Murzapha repartit pour aller prendre possession du Dekhan, avec son armée et un petit corps auxiliaire composé de trois cents Français et de deux mille cipayes aux ordres de Bussi-Castelnau : c'était l'officier qui avait pris Gingi (janvier 1751). Dupleix avait reconnu dans Bussi l’homme le plus propre à le comprendre et à le seconder, et lui avait confié la glorieuse mission de faire dans l’Inde centrale ce que lui-même faisait dans le midi : une amitié inviolable lia désormais ces deux hommes. Le génie de Bussi fut bientôt mis à l’épreuve. A peine l’armée du soubahdar eut-elle quitté le Carnatic, qu’une révolte éclata parmi ces mêmes Patanes qui avaient élevé le trône de Murzapha sur le cadavre de Nazir, mais dont Murzapha, soutenu par Dupleix, n'avait pas voulu subir toutes les exigences. Les Français mirent les rebelles en fuite, Murzapha les poursuivit. A sa vue, les chefs patanes se retournèrent et poussèrent leurs éléphants contre celui du soubahdar. Murzapha accepta le défi, blessa mortellement un des nababs ennemis et tomba criblé de flèches et de javelines.
Bussi le vengea et le remplaça. Les principaux chefs des Patanes tombèrent sous les coups des Français ou de leurs amis. Bussi,
1 On 2 contesté l’étendue de la concession faite à Dupleix : en tout cas, il n’est pas douteux que Ja nababie du Carnatic ne lui ait été concédée et que Tehunda-Saëb n'ait été son subordonné,
vainqueur, réunit les ministres et les vassaux du prince mort, ct leur fit élire, le jour même, un oncle de Murzapha, Salabut- Jung. Salabut s'installa dans Golconde, la vieille capitale du Dekhan (avril 1751); mais un rival redoutable s’éleva contre lui : un de ses frères acheta un firman du Grand Mogol et attira sur le Dekhan la confédération entière des Mahrattes. Cernés par trois corps d'armée, qui faisaient bien deux cent cinquante mille hommes, Salabut et Bussi étaient en grand péril, quand la mor du prétendant fit cesser très à point la guerre civile du Dekhan : les Mahrattes continuèrent les hostilités pour leur compte; mais leur immense cavalerie ne tint pas contre la mousqueterie et l’artillerie d’une poignée de Français et d’Indiens réguliers. Après plusieurs échecs, ils traitèrent, et Salabut, maître incontesté du Dekhan, témoigna sa reconnaissance à Bussi en conférant à la Compagnie, comme fief militaire, l’investiture de cinq provinces, pour garantie de la solde du corps auxiliaire, qui fut beaucoup augmenté. (étaient les circars ou cercles de Condavir, Mustapha- Nagar, Ellora, Radja-Mundri et Tchicacolé, en deux mots, toute la côte d’Orissa, qui s'étend au nord-est du Coremandel et du fleuve Krichna, depuis Médapilli jusqu’à la fameuse pagode de Jaggernaut, presque jusqu'aux abords du Bengale. Masulipatam devint ainsi la capitale d’un véritable royaume français, séparé du Dekhan par une chaîne de montagnes facile à défendre. Le revenu des nouveaux territoires de la Compagnie était d’une quinzaine de millions. Le Grand Mogol confirma tout. Les Français dominèrent, directement ou indirectement, un grand tiers de l'Inde quant à l'étendue et beaucoup plus du tiers quant à la population et à la richesse. Encore un pas, et le Grand Mogol tombait à son tour sous notre dépendance !.
L’Asie était à nous, si, avec Dupleix et Bussi dans l’Inde, nous avions eu encore Louis XIV et Colbert à Versailles! si nous avions eu seulement Law! mais, au lieu de Louis XIV et de Colbert, nous avions Louis XV et la Pompadour, et les traitants ineptes qui dirigeaient la Compagnie des Indes. Quant aux hommes spéciaux du ministère, Machault, Rouillé, ils ne comprirent ou ne voulu-
1. Il demanda, vers cette époque, à madame Dupleix, la main de sa dernière filles de celle-là même qui fut promise à Bussi pour prix de ses victoires.