RAPPEL DE DUPLEIX
son contre Dupleix. On peut constater par son propre aveu, dans son Journal manuscrit, qu’il avait empêché systématiquement d'envoyer à Dupleix assez de troupes pour lui assurer la victoire *. Dupleix, plus grand dans le malheur qu'il n'avait jamais été dans ses triomphes, contint sa douleur et son ressentiment, et tâcha d’éveiller, à force de magnanimité, quelques sentiments d’honneur et de patriotisme dans cette âme vile?. Bussi, indigné, désespéré, voulait tout abandonner et partir avec lui : il l’obligea de rester dans le Dekhan; puis il supplia Godeheu d'étendre au moins les mains pour saisir Tritchenapali, tout prêt à tomber. Godeheu destitua l’habile et brave officier que Dupleix avait pro- “osé à la direction du siége. Les Anglais, alors réussirent à faire passer un convoi, et la place fut sauvée. Godeheu séquestra les revenus destinés à rembourser les avances de Dupleix, qui ne s’élevaient pas à moins de 13 millions; Dupleix s’embarqua pour la France avec sa famille. Deux jours après le départ de Dupleix, Godeheu signa, avec le gouverneur anglais Saunders, un traité dont les bases avaient été arrêtées entre les cabinets de Versailles et de Saint-James {11 octobre 1754). Il fut stipulé que les deux Compagnies s’interdiraient à jamais d'intervenir dans la politique intérieure de l’Inde; que leurs agents renonceraient à toutes dignités, charges ou honneurs conférés par les princes du pays; que toutes les places, tous les territoires occupés par les deux Compagnies, seraient rendus au Grand Mogol, excepté les possessions qu’elles avaient avant la guerre du Carnatic, ce qui laissait aux Anglais Dévi-Cotah; que les possessions des deux Compagnies seraient mises sur un pied de parfaite égalité quant à l'étendue et au revenu; que le district de Masulipatam serait partagé entre les deux Compagnies; que les Français renonceraient à tout revenu territorial (et par conséquent à tout commandement politique) dans le reste des circars d'Orissa, et que
1. Journal du voyage de M. Godeheu, p. 81 ; Mss. de la Bibl., n° 6,990.
2. Nous avons entre les mains deux lettres écrites en septembre 1754, sous le coup de la révocation de Dupleix, l’une par Bussi, l’autre par un employé supérieur de la compagnie. On ne saurait imaginer rien de plus poignant, quant à la ruine de l'influence française dans l'Inde, écroulée en un seul jour, ni rien de plus sublime, quant à l'attitude et à toute la conduite de Dupleix (Papiers de la famille Dupleix,
communiqués par M. P. Margry).
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chacune des deux nations y aurait seulement quatre ou cinq comptoirs.
Les Anglais cédaient quelques bourgades; la France cédait un empire.
Il n’y à pas d'exemple, dans l’histoire moderne, d’une nation trahie à ce point par son gouvernement : c’est l'idéal de l’ignominie,; il faut, pour trouver quelque chose de semblable, femonter jusqu’à ces lâches rois d'Orient qui se précipitaient à bas de leurs trônes sur un geste des proconsuls romains.
La France comprit trop tard ee qu’elle avait perdu. Elle entrevit que les revers, qu’on s'était hâté de lui apprendre, avaient été sur le point d’être complétement réparés. Lorsque Dupleix et l’héroïque femme qui avait été la confidente et l'indispensable auxiliaire de ses desseins, abordèrent sur la terre de France, il se fit une éclatante réaction en leur faveur. « Ma femme et moi, » écrivait Dupleix, « n’osions paraître dahs Lorient, pour l’affluence du peuple qui voulait nous voir et nous bénir. » A tous les relais de poste entre Lorient et Paris, la population s’attroupait avec des marques de sympathie et d’admiration, comme pour protester contre le rappel du héros de l'Inde. La cour reçut le contre-coup de ce mouvement national. Le contrôleur général Séchelles, la favorite, le roi, accueillirent d’abord si bien les deux époux, qu'ils espérérent pleine justice. L’illusion ne tarda pas à se dissiper. Aucune espérance ne fut réalisée. Aucune promesse ne fut tenue. Le malheur ne cessa plus de s’acharner sur Dupleix et sur sa famille. Madame Dupleix mourut à Paris en décembre 1756; sa fille, qui avait été fiancée à Bussi, la suivit bientôt dans la tombe (avril 1759); Dupleix usa ses dernières années à réclamer en vain sa fortune et celle de ses amis, englouties dans les dépenses de la guerre; ses parents et ses amis s'étaient dévoués avec lui. La Compagnie leur fit; pareille banqueroute, avec la complicité du gouvernement. Un ordre du roi, c’est-à-dire un impudent déni de justice, arrêta le procès que Dupleix intentait à la Compagnie. Il fut réduit à obtenir des arrêts de surséance contre ses propres créanciers , pour n'être pas traîné en prison, et mourut le 11 novembre 1763, après avoir vu la chute de nos colonies et l'abaissement de cette France qu’il avait rêvée si glorieuse,
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La France nouvelle n’a point encore payé sa dette à ceîte illustre victime de la monarchie : Dupleix attend encore un monument dans cette patrie qu’il avait voulu doter d’un monde; l’histore, du moins, a fait enfin son devoir en le proclamant un des plus grands hommes et des meilleurs patriotes qu’ait jamais eus la France, un homme de la race des Richelieu ‘ et des Colbert. Il naquit trop tard ou trop tôt : il lui eût fallu vivre en 1660 ou en 1792, dans une époque d'organisation glorieuse ou dans une époque de suprême danger et de suprême dévouement ?.
Au moment même où tous les intérêts, tout l'avenir de la France en Asie, étaient sacrifiés à une paix impossible, les hostilités se rengageaient dans l’autre hémisphère, au fond de l’Amérique du Nord.
Plusieurs questions étaient restées pendantes, après le traité d’Aix-la-Chapelle, entre la France et l'Angleterre : une de quelque importance, le partage des îles Caraïbes (Sainte-Lucie, Tabago, la Dominique et Saint-Vincent) ?; une autre bien plus considérable et tout à fait capitale, Les limites du Canada. Il suffit de définir cette question pour montrer qu'elle était insoluble par la diplomatie. Ce n'étaient pas des frontières qu’on se disputait, c’étaient des régions immenses, c'était l'empire de l'Amérique septentrionale, Le débat remontait à la paix d’Utrecht, qui, en cédant l’Acadie aux Anglais, n’avait pas précisé les limites de cette contrée. Les Anglais prétendaient que l’Acadie, ou Nouvelle-Écosse, comprenait, non-seulement la presqu'île acadienne, mais toute la région située entre cette presqu'île, la Nouvelle-Angleterre, la rive méridionale du Saint-Laurent et le golfe du Saint-Laurent, c’est-à-
1. De la race de Richelieu par le génie, mais d’àme plus pure.
2. Voir, sur les affaires de l'Inde, Mémoire pour le sieur Dupleir, contre la Compagnie des Indes, Paris, 1759, in 40. — Réfutation des faits imputés au sieur Godeheu par le sieur Dupleix, ibid., 1764. — Saint-Priest (qui a compulsé, mais sans assez d’exactitude, beaucoup de documents manuscrits) ; la Perte de l'Inde sous Louis XV, — Barchou de Penhoën, Histoire de la Fondation de l'empire anglais dans l'Inde, t. I, Liv. IV ; et les historiens anglais; Orme | camarade et historien de Clive); — Malcolm, Vie de Clive; — colonel Wilkes. — M. Pierre Margry à réuni tous les éléments d’une vie de Dupleix qui donnera le dernier mot sur ce grand homme,
3. Ces iles avaient été, par d'anciennes conventions, laissées aux Caraïtes et déclarées neutres; puis la France et l'Angleterre avaient recommencé à se les disputer Les Français étaient établis depuis le siècle précédent à Sainte-Lucie.
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266 LOIUISIX V: fn743) atre tout le midi du Canada; ils prétendaient ile plus pouvoir s'étendre fort au sud de la mer d'Hudson, vers le nord du Canada, et déborder librement, de la Pensylvanie, de la Virginie et de la Caroline, dans la grande vallée de l'Ohio jusqu'au midi des lacs Érié et Ontario. Les Français soutenaient, au contraire, que l’Acadie ne comprenait pas même toute la presqu'île, mais seulement la partie méridionale, et que le cours entier de l'Ohio, qui reliait le Canada à la Louisiane, leur appartenait, aussi bien que le Mississipi, en vertu des découvertes de Cavelier de la Salle. En résumé, les Anglais voulaient couper les communications du Canada et de la Louisiane, ei réduire le Canada presque à rien, les Français voulaient resserrer les colons anglais du continent entre le Canada, les monts Apalaches ou Alleghanys, la Louisiane et la mer. Du côté de l’Acadie, le fait de possession était en faveur des Français, qui, après la paix d'Utrecht, n'avaient évacué que la presqu'ile et avaient conservé ou fondé des établissements assez nombreux entre le Saint-Laurent et la baie Française (ou de Fundy}), qui sépare l'Acadie du Canada. Il était évident que Louis XIV n’avait entendu céder tout au plus que la presqu’ile; mais il était évident aussi que le point de droit était ici la moindre chose *.
Le débat était moins encore entre les deux gouvernements qu'entre les deux colonies : la colonie, ou, pour mieux dire, les colonies anglaises, puisque, unies de sentiments et d'intérêts, elles étaient séparées administrativement, n'étaient plus de simples annexes recevant l'impulsion de la métropole, mais des corps politiques ayant une existence propre et un instinct trèsvif de leurs destinées. L'inégalité de population et de richesse était prodigieuse entre les colonies anglaises et les colonies francaises de l'Amérique septentrionale. Ces dernières, bien qu’elles fussent en progrès, puisque la population du Canada fit plus que tripier depuis la Régence jusqu'en 1759 (vingt-cinq mille âmes en 1721; cinquante mille en 1744; quatre-vingt-deux mille en 1759), atteignaient à peine quatre-vingt mille âmes. Leur exportation, en 1753, ne dépassait pas la valeur de 1,700,000 francs;
1. Voir Garneau, Histoire du Canada, Québec, 1846, t. II, passim, — Vie privée de Louis XY, t, I, p. 362.