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AMÉRIQUE ANGLAISE ET FRANÇAISE

leur importation, à cause des envois du gouvernement, allait à 5,200,000 fr! ; elles avaient si peu d'industrie, qu’elles achetaient à leurs voisins anglais une partie-des bâtiments qui servaient à leur navigation intérieure. Les colonies anglaises avaient au moins douze cent mille habitants; elles exportaient pour 37 mil« lions de valeurs, importaient pour 24 millions et demi.

Les causes de cette extrême inégalité n’ont rien d’équivoque : il n’en faut pas chercher l'explication dans la prétendue maxime que les Français n'ont pas le génie colonisaivur, ou dans d’autres banalités analogues. Cette inégalité de développement tenait bien moins au génie des deux nations qu'aux systèmes opposés des deux gouvernements. « On ne saurait trop redire à la France, qui cherche aujourd’hui à répandre sa race, sa langue et ses institutions en Afrique, ce qui a ruiné son système colonial dans le Nouveau Monde, où elle aurait dû prédominer. Le défaut d’association dans la mère patrie pour encourager une émigration agricole… labsence de liberté, et la passion des armes répandue parmi les colons, telles sont les principales causes qui ont fait languir le Canada?.» La France ne doit pas dédaigner cet avis donné, de l'autre hémisphère, par un fils de ce Canada, resté Français de cœur après un siècle de domination étrangère.

Dans les colonies anglaises, la liberté politique et religieuse se manifeste dès l’origine : tous les éléments divers s'accumulent ow se juxtaposent; les gentlemen anglicans et aristocrates de la Virginie et des Carolines, transformés plus tard par l’influence philosophique et républicaine de Locke*; les austêres et démocrates puritains de la Nouvelle-Angleterre; les paisibles et tolérants quakers de la Pensylvanie; toutes les variétés d'opinions, toutes les catégories de la société anglaise, la haute aristocratie exceptée, sont représentées au Nouveau Monde; tout ce qui se trouve froissé

1. Nous citons les chiffres de M. Garneau ; cependant M. Dussieux évalue l’exportation des pelleteries, pour 1754, à 3 millions. V. L. Dussieux; 7e Canada sous læ domination française, p. 54; Paris, 1855, in-8°. |

2. Garneau, Histoire du Canada, t. IT, p. 175. — Sur la statistique comparée des colonies françaises et anglaises, ibid., t. II, p. 6.

3. Locke fut chargé, en 1673, par lord Shaftesbury, de rédiger les lois de la Caroline du Sud. Sa législation n’a pas subsisté, mais son esprit a imbu profondément

l'Amérique.

dans ses intérêts ou dans ses idées, tout ce qui est pauvre et courageux, passe la mer sans obstacle‘. Parmi ces agrégations et ces légisiations si différentes, chacun trouve sa place, les étrangers mêmes, Hollandais, Français, Suédois, Allemands; c’est l'asile universel. Les degrés de liberté politique soni divers : certaines colonies s’administrent elles-mêmes; d’autres ont des gouverneurs nommés par le roi ou par les fondateurs-propriétaires, espèces de suzerains féodaux ; partout, cependant, des assemblées populaires participent au pouvoir et à la confection des lois; partout l'esprit démocratique, éclairé par le progrès de la philosophie et de la tolérance, prend la supériorité ; une nouvelle Angleterre se forme là, comme en sens inverse de l’ancienne, c’est-àdire que les éléments politiques qui ont été vaincus ou comprimés dans la vieille Angleterre au xvn° siècle, sont vainqueurs sans combat en Amérique au XVI : cettenouvelle Angleterre double l'énergie native de sa race par l'esprit d'égalité et par le rationalisme substitués au respect héréditaire des faits. Une puissante activité agricole et commerciale signale cette jeune société.

Les colonies françaises apparaissent, au contraire, attachées à d'éternelles lisières par le despotisme politique et religieux. Le Nouveau Monde est enchaîné par les lois et coutumes de l’ancien;

Je double arbitraire du gouverneur et de l’intendant est tempéré par l'influence des moines, au lieu de représentation populaire; partout des entraves au développement de l'activité humaine; pas même l'unité du pouvoir absolu, car l'autorité militaire ou civile et le crédit monastique sont toujours aux prises : les jésuites subalternisent le reste du clergé, traitent les administrateurs coloniaux de persécuteurs de la religion, quand ils ne leur livrent pas tout sans contrôle, et se montrent à la fois admirables dans leurs missions parmi les sauvages? et insupportables au centre de la colonie; contraste qui ne peut étonner; ils savaient avoir de tout, même des saints, comme dit Chesterfeld, qui les avait si bien étudiés; leurs habiles chefs envoyaient les saints au poste du danger, les politiques au poste de l'intrigue.

1. Les Stuarts avaient essayé un moment d'y mettre obstacle, et il en avait coûté

. cher à Charles Ie. On sait que ce fut un ordre de ce roi qui retint Cromwell et

Hampden prêts à s'embarquer pour l'Amérique en 1638, 2. Sauf réserves et exceptions, bien entendu.

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