Barbé-Marbois, Histoire de la Louisiane
T4] LA BELLE RIVIÈRE. gli
Les projets des Anglo-Américains furent poursuivis avec ensemble et décision. Des efforts habiles furent tentés avec quelque succès pour rompre les liens de cette sympathie, ou, tout au môins, de cette préférence, qui aftirait la plupart des sauvages vers les Français et qui valait à ceux-ci de redoutables auxiliaires les Anglais avaient à offrir aux peaux-rouges l'appât d’un commerce plus avantageux, plus étendu et plus libre. En même temps, les postes anglais se portèrent de toutes parts en avant. En 1749, une compagnie, formée dans la métropole et dans les colonies, se fit donner une concession de six cent mille acres dans la vallée de l'Ohio, de la Belle-Rivière, comme l’appelaient les Français; d’autres entrepreneurs d'établissements coloniaux se mirent en devoir de s’avancer de l’Acadie vers la rive méridionale du Saint- Laurent, et de la baie d'Hudson vers le nord du Canada. Le gouverneur français, La Galissonière, empêcha les Anglais de sortir de la presqu'île acadienne et attira sur le territoire canadien, au nord de la baie Française, une partie des Acadiens d’origine française qui n'avaient pas quitté leur pays après la cession, en 1713, et qui étaient parvenus jusqu'alors à éviter de prêter serment au roi d'Angleterre et à garder la neutralité en temps de guerre. Il tint ferme également sur l'Ohio : il en fit expulser les trafiquants anglais; il avait fait prendre possession du pays, dès 1748, par des poteaux plantés sur les points principaux de ce vaste et verdoyant désert. Il éleva des forts pour soutenir la prise de possession et invita le gouverneur de Pensylvanie à retenir ses colons au levant des montagnes. La Galissonière fut rappelé sur ces éntrefaites; de retour en France, il fit tout pour éclairer le gouvernement sur 1cs dangers du Canada et sur les moyens dé défense à employer, et pressa les ministres d’envoyer au plus tôt dix mille laboureurs français peupler les bords des lacs et le haut du Saint-Laurent et du Mississipi, afin d’assurer la colonie contre la disette qui la menaçait dès que la guerre éclatait. Le cabinet de Versailles n’envoya pas un paysan, tandis que le cabinet anglais expédiait près de quatre mille nouveaux colons fonder Halifax en Acadie",
1. Sur tout ce qui regarde le Canada, voir Garneau, t, Il, passim. — Les avis ne manquèrent pas ; le vieux maréchal de Noailles donna de très-bons Mémoires au roi
472 HODASIXY. 1750-1754]
Là, comme dans l'Inde, le cabinet de Versailles n’avait d'autre idée que la paix et négociait au lieu de se disposer à combattre. Il avait pressé, quasi supplié le gouvernement anglais de procéder à la formation de la commission mixte qui devait régler les questions demeurées pendantes. L’Angleterre n’en avait point de hâte et n’y consentit que d'assez mauvaise grâce. On échangea des mémoires, puis des conférences s’ouvrirent à partir de septembr 1750. Elles furent aussi multipliées qu'inutiles. Nous avons exposé tout à l'heure les prétentions respectives. On était à une si énorme distance, qu’il était impossible de s’entendre. On ne marchait pas ici dans le nouveau et dans l'inconnu comme en Indoustan; le cabinet français n’osa sacrifier les intérêts de la France avec la même lâcheté; il s’agissait ici de précédents établis, de droits ou de prétentions constatés par la tradition diplomatique, et même, en partie, de possessions françaises de fait depuis longtemps; le cabinet français eût cédé beaucoup; il n’osa tout céder. L’évidente intention de rupture que laissait percer l'Angleterre rend plus honteuse encore la conduite du gouvernement de Louis XV. Quand ce misérable cabinet sacrifia l’Inde, il ne pouvait plus douter d’avoir bientôt la guerre avec les Anglais en Amérique ‘; mais il était retombé dans l'absurde illusion de la neutralité de l'Inde, comme au temps de La Bourdonnais : le résultat devait être absolument le même.
Les hostilités étaient à peu près suspendues vers l’Acadie, où l'on se tenait en échec dans l’isthme qui sépare la presqu’ile des dépendances du Canada; mais la lutte avait commencé sur l'Ohio. On avait, de part et d'autre, envoyé des troupes et bâti des forts, x plutôt des retraites palissadées, vers le sud des grands lacs et Ohio. Les Français arrêtèrent des marchands anglais, se saisirent àe plusieurs comptoirs, enlevèrent un fort à leurs rivaux et en construisirent un autre, qu'ils nommèrent fort Duquesne, du nom d’un nouveau gouverneur du Canada, petit-neveu de lillustre amiral. Le fort Duquesne, situé entre l’Ohio et les monts
sur les moyens d’expédier des colons militaires peu à peu et sans bruit au Canada. V. Mém. de Noailles.
1. Dès le 15 mai 1752, il avait ordonné au gouverneur du Canada de repousser par la force les empiétements des Anglais, si c'était nécessaire, ordre que les Canadiens avaient prévenu depuis trois ans,