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PRISE DE MAHON. L

Ce fut une véritable ivresse à Paris et dans toute la France : on avait enfin dignement répondu aux insultes de l'Angleterre! Richelieu dut à la valeur de nos grenadiers une réhabilitation plus éclatante que durable. Le véritable héros de l'expédition, La Galissonière, ne jouit pas de la reconnaissance de ses concitoyens. Atteint d’une maladie incurable, la force de son âme l’avait soutenu jusqu’au bout de l’entreprise : il succomba au retour et mourut sur la route de Paris. Sa perte ne fut pas réparée *.

La joie de la France donna la mesure de la fureur des Anglais.

Ils avaient cru qu’il ne s'agissait pour eux que d’aller à la proie, et ils se voyaient arracher une de leurs plus précieuses possessions! Le déchaînement populaire fut effroyable. Il fallait une victime. Les ministres épouvantés livrèrent l'amiral Byng, coupable peut-être de n’avoir pas fait tout ce qu’il pouvait faire, mais moins coupable, dans sa faiblesse, qu’eux-mêmes dans leur négligence. On entama contre le malheureux amiral un grand procès, dans lequel fut impliqué le gouverneur de Gibraïtar.

Pendant le siége du fort Saint-Philippe, les deux couronnes avaient enfin échangé des déclarations de guerre assez superflues et qui n'avaient que la valeur de manifestes adressés à l'Europe. L’Angleterre avait commencé le 17 mai; la France avait répondu le 16 juin.

On attendait avec anxiété de part et d’autre les nouvelles du Canada, qui pouvaient apporter une compensation aux Anglais. Les colonies anglo-américaines avaient fait de nombreuses levées : la métropole avait expédié un général et de nouvelles troupes. Plus de vingt mille hommes menaçaient le Canada, qui en avait à peine moitié pour sa défense, l’île du Cap-Breton comprise. Les Anglais devaient attaquer à la fois par le lac du Saint-Sacrement, par Niagara, par le fort Duquesne, outre une diversion contre le centre même du Canada. Les Français réussirent à s’assurer la neutralité des Iroquois, maîtres du pays intermédiaire, et, au mois de mars, un parti français enleva un poste de la frontière

1. Aussi humain que brave guerrier et qu’habile administrateur, l'avait le premier donné un noble exemple qui fut suivi par les Bougainville, les Cook et d’autres illustres marins : ce fut, dans ses navigations, de répandre les végétaux et les ani-

maux utiles de l’Europe et de l'Amérique dans les îles de l'océan Pacifique. Voir L. Guérie, Hist. marilime de France, t. II, p. 311.

de New-York, où les Anglais avaient amassé de grands approvi= sionnements. Cette perte les retarda beaucoup. Au commencement de juillet, leur escadre prit à son tour un vaisseau français de cinquante-six canons qui portait du renfort à la garnison de Louisbourg. Cet avantage ne fut pas soutenu. Le général français, Montcalm, saisit brusquement l'offensive, s’embarqua sur le lac Ontario et alla descendre devant le poste anglais d'Oswego, qui commandait la rive méridionale du lac et qui était le pivot des opérations de l'ennemi. Les trois forts d’Oswego, défendus par dixhuit cents hommes contre trois mille, furent réduits à capituler au bout de quatre jours, presque à la vue de deux mille soldats qui s’avançaient pour les secourir (14 août). La garnison fut prise, avec sept bricks de guerre, deux cents transports, plus de cent vingt pièces d'artillerie et un grand amas de munitions. Les Fran-

çais détruisirent les forts, à la vive satisfaction des Iroquois, pos- .

sesseurs originaires du pays.

La campagne agressive des Anglais fut complétement manquée, et ils eurent eux-mêmes à se garantir sinon d’une attaque régulière, au moins des incursions dévastatrices de nos chasseurs eanadiens et des peaux-rouges, qui pénétraient jusqu’au cœur de la Virginie et de la Pensylvanie. La brillante expédition d’Oswego avait tiréle Canada d’une situation bien critique. Une mauvaise récolte et une petite vérole, qui avait pris un caractère d’extrème malignité, y répandaient une telle détresse, qu’on n’eût su comment faire subsister les garnisons des postes-frontières, si l’on n’eût enlevé les provisions des Anglais. L’affluence des pauvres émigrés de l’Acadie redoublait la pénurie. Le Canada, tout vainqueur qu'il fût, avait donc plus besoin que jamais des secours de la métropole.

En somme, l'issue de la campagne, en Amérique comme dans la Méditerranée, était aussi heureuse qu’inespérée pour la France. La diplomatie française avait obtenu en Europe d’autres succès qui corroboraient les succès militaires. Ainsi, la Hollande avait paru d’abord, suivant une coutume trop enracinée, incliner vers l'Angleterre : les États-Généraux, interrogés par l'ambassadeur français sur leurs intentions, avaient prié Louis XV, « à leur considération, de ne pas étendre la guerre jusque dans le continent d'Angleterre et d'Irlande, » et l'ambassadeur anglais avait en

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même temps réclamé le secours de six mille hommes dû par les Provinces- Unies, en vertu des traités. Le gouvernement français répondit aux États-Généraux qu’il regarderait comme ennemi quiconque tenterait de l'empêcher d'employer pour sa défense les moyens qui lui conviendraient, et ajouta que les Anglais, étant les

agresseurs, n'avaient aucun droit de réclamer le bénéfice des

traités défensifs (février-mars 1756). Le stathouder Guillaume IV était mort en 1751, et sa femme, fille de George If, administrait au nom de son fils Guillaume V, sous le titre de gouvernante : le vieux parti républicain, qui avait à sa tête le grand -pensionnairede Hollande, se prononça énergiquement en faveur de la paix. Les principales villes, voyant les Anglais réclamer des troupesauxiliaires et les Français se contenter de la neutralité, prirent parti pour les républicains et pour les Français, et George IT jugea: prudent d'abandonner sa demande, de peur de susciter une révolution fatale à sa fille et à son petit-fils.

La France récompensa les Hollandais par quelques avantages commerciaux : l'Angleterre les punit par des saisies arbitraires de leurs navires; puis, par suite des réclamations que soulevèrent ces violences, elle déclara que tous les ports de France étaieht. bloqués, et qu’on saisirait, comme de bonne prise, tous les vaisseaux qu’on rencontrerait expédiés pour ces ports (août 1756). » Le principe du blocus fictif était le renversement de tout droit maritime, de tout droit des neutres; c'était formuler le code de la: piraterie après l'avoir si bien mis en pratique. Un tel système était de nature à tourner contre l'Angleterre les vœux et peutêtre les armes de toute nation qui avait une marine. Dès le mois. de juillet, avant même la déclaration du blocus fictif et sur le seul bruit des violences commises par les Anglais contre les Hollandais, les deux puissances scandinaves avaient signé une alliance défensive pour faire respecter le droit des neutres et réparer les dommages qu’on porterait à leur navigation ‘.

La France répondit à la proclamation du blocus fictif par un nouveau progrès dans la Méditerranée. L'éternelle insurrection.

1. Flassan, t. VI, p. 65. — Wenck, t. Ili, p. 148. — Le vrai motif des Anglais avait été d'enlever aux Hollandais les énormes bénéfices de la neutralité, et de les empêcher de se faire les commissionnaires des colonies et du commerce français.

orse avait recommencé contre les Génois, cette fois sous la direction de l’héroïque Pascal Paoli. Gênes eût voulu que la France lui donnât des secours d'argent. Le gouvernement français, qui savait que les Anglais ne perdaient pas de vue la Corse et fomentaient l'insurrection, obligea les Génois d’accepter des secours d’une autre nature et n’accorda un subside de 1,200,000 francs par an qu'à condition que les troupes françaises, en nombre indéterminé, fussent reçues dans les citadelles de Calvi, de San-Fiorenzo et d’Ajaccio, pour tout le temps de la présente guerre (4 août 1756). Les Français rentrèrent en Corse le 1 novembre 1756, et la France se trouva ainsi maîtresse, par Toulon, la Corse et Minorque, de tout le bassin occidental de la Méditerranée.

C'était quelque chose de miraculeux que d’avoir pu ressaisir ainsi la supériorité dans une lutte si mal préparée et si mal engagée. La Providence ne se lassait pas de ñous tendre la main. Chez cette nation généreuse et oublieuse, ce gouvernement tombé si bas pouvait encore se relever : l'effet moral produit par la conquête de Minorque l’attestait. Il s'agissait donc de travailler à réunir toutes les nations maritimes contre les tyrans des mers, de tout faire principalement pour entraîner l'Espagne et, quoi qu’il en fût, de concentrer toutes les ressources de la France contre l'Angleterre. Le combat de Mahon et la campagne entière avaient montré ce que pouvait redevenir la marine française, à deux conditions : c'était qu’on lui consacrât nos principales ressources financières et qu’on réprimât, par de sévères exemples, le mauvais esprit des officiers nobles, sortis de la compagnie des gardes de la marine : braves et instruits, mais imbus des préjugés les plus insensés et les plus coupables, ils dédaignaient le devoir si important de protéger la marine marchande, et certains d’entre eux poussaient jusqu’à la trahison leur malveillance envers les officiers parvenus par les emplois des ports et qui n'étaient pas obligés de faire preuve de noblesse comme les gardes de la marine, Il fallait une main de fer pour étouffer ces principes de discorde et de désordre; mais Machault n'était peut-être pas incapable de ce rôle. Il était possible encore, en y appliquant exclusivement la France, de ressaisir la fortune qu’on avait laissé

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échapper dans l’Inde et de disputer l'empire des mers et l’Amérique.

On allait faire tout le contraire! On va voir un exemple de démence, d'imbécile trahison envers soi-même, tel qu’il en existe à peine un semblable dans l’histoire!

Le grand intérêt de la France était de maintenir la paix du continent, pour avoir les deux bras libres sur les mers. Le gouvernement anglais, de son côté, ne paraissait pas chercher autre chose, dans ses alliances continentales, que des troupes auxiliaires et qu’une protection éventuelle pour le Hanovre. C'était dans ce sens qu’il venait de renouveler ses traités avec la Russie et d’en obtenir la promesse d’un secours de cinquante-cinq mille hommes, si le Hanovre était attaqué (30 septembre 1755). Il suffisait donc de ne point porter la guerre en Allemagne : personne n’était en mesure d'attaquer la France sur le continent. Par malheur, une autre puissance croyait avoir intérêt à rallumer le feu en Europe : c'était l'Autriche. L’opiniâtre Marie-Thérèse avait toujours en tête sa vengeance contre le roi de Prusse. Irritée d’avoir été contrainte à la paix par l’Angleterre et la Hollande en 1748, et non moins blessée de la domination, très-conforme aux traités, mais très-inique au fond, que les puissances maritimes exerçaient sur les Pays-Bas Autrichiens !, elle était fort dégoûtée de ces traficants hérétiques, dont l’alliance avait été pourtant le principe de son salut. Dès 1748, elle avait prêté l'oreille à un conseiller habile et hardi, qui la poussait à changer tout le système des relations européennes. Le comte de Kaunitz, jeune encore, était ce que s’imaginait être le maréchal de Richelieu, un profond politique sous les dehors frivoles d’un homme à la mode. Dès le congrès d’Aix-la-Chapelle, Kaunitz s'était mis en correspondance avec madame de Pompadour et s'était fait autoriser par l’impéra trice à insinuer au plénipotentiaire français qu’il serait facile de réconcilier à fond les maisons de Bourbon et d'Autriche; que l'Autriche céderait volontiers la Flandre et le Brabant, si la France l’aidait à reprendre la Silésie. Louis XV était alors trop las de la guerre : ces avances séduisantes ne furent point accueillies. Marie-

1. La Hollande les occupait militairement et, d'accord avec l'Angleterre, leur fermait la mer et leur rendait le commerce et l’industrie presque impossibles,

Thérèse ne se rebuta pas : elle renouvela ses ouvertures per diverses fois aux agents diplomatiques de la France à Vienne; puis, en 1751, elle chargea Kaunitz de l'ambassade de France. L'insinuant ambassadeur eut peu de peine à gagner les bonnes grâces de madame de Pompadour, qui gardait rancune à l’ennemi le Marie-Thérèse, au roi de Prusse, pour quelques railleries sur elle et sur son royal amant : Frédéric mettait un amour-propre d'auteur à ne rien laisser perdre de ses bons mots, et le bel esprit caustique faisait chez lui grand tort au politique. Madame de Pompadour avait d'ailleurs un autre motif pour incliner vers Marie-Thérèse : c’est que le prince de Conti, qui avait suggéré au roi une diplomatie secrète, fermée à la favorite comme aux ministres, était opposé à l'Autriche. L'entreprise de Kaunitz était néanmoins prématurée : madame de Pompadour n'avait pas encore mis la main sur la politique étrangère ; aux premiers mots, elle trouva tant d'opposition chez les‘ministres, chez ses propres créatures, qu’elle n’osa en parler au roi. Kaunitz partit en 1753 pour aller prendre la direction du cabinet autrichien et fut remplacé à Versailles par le comte de Stahremberg, chargé de poursuivre la même pensée et d'attendre l’occasion.

Stahremberg crut l’occasion venue, quand on reçut la nouvelle de l'agression des Anglais contre la marine française. Il offrit formellement au cabinet de Versailles l'alliance autrichienne. Une offre contradictoire fut faite, en même temps, par l’ambassadeur prussien Kniphausen. Frédéric IL fit proposer à la France de s'unir contre l’Angleterre et l'Autriche, les Français envahissant la Belgique et les Prussiens la Bohème. Cette grande question fut posée devant le conseil. Le comte d’Argenson appuya les propositions du roi de Prusse et soutint que, dans les dispositions réciproques de Frédéric et de Marie-Thérèse, la guerre continentale étant inévitable, l'alliance prussienne valait mieux que l’autrichienne : le maintien de toutes nos traditions diplomatiques et la supériorité personnelle de Frédéric sur Les généraux autrichiens ne permettaient pas d’hésiter. Il aurait eu raison si la guerre eût été inévitable, mais elle ne l'était pas, du moins immédiatement, comme le démontra Machault, qui protesta contre toute alliance offensive sur le continent. Ge débat n’était au fond

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