MARIE-THÉRÈSE ET LA POMPADOUR
que la suite de la rivalité entre les ministres de la guerre et de la marine : chacun parlait pour le genre de guerre qui lui donnait la prépondérance; mais Machault défendait l'intérêt public en défendant l'intérêt de son ambition. Le roi flottait : le prince de Centi pesait fortement sur lui dans un sens; madame de Pompadour ne s’engageait encore qu'avec une certaine timidité dans l’autre sens. Machault l’emporta d’abord, mais à moitié, c’est-àdire qu’on écarta les alliances offensives avec l’Autriche contre la Prusse, ou avec la Prusse contre l’Autriche, mais sans renoncer à porter la guerre dans le Hanovre, dont l'invasion amènerait, disait-on, le roi George à capituler sur les intérêts maritimes : c'était bien mal connaître l’Angleterre que d’avoir une telle espérance! On agréait donc l'alliance de Frédéric, mais pourvu qu'il secondât la France contre l'Angleterre en Hanovre, sans que la France s’unît à lui contre l’Autriche. C'était le traiter en condottiere à notre solde. Cela était radicalement absurde. Si l’on ne voulait pas de grande guerre continentale, il ne fallait pas toucher au Hanovre. Ici, comme presque partout, rien ne pouvait être pire que les demi-mesures.
La persévérance autrichienne ne se démentit point. Avant la fin de l'été de 1755, Stahremberg revint à la charge et annonça que sa cour avait refusé à l'Angleterre les troupes auxiliaires que celle-ci réclamait en vertu des traités. Ce fait produisit une vive impression, Vers le même temps, la pieuse, la chaste Marie-Thérèse écrivit de sa main à la maîtresse de Louis XV, l'appelant ma cousine et la comblant de flatteries. On peut mesurer, à l'effort que s’imposa la superbe fille des Hapsbourg, la profondeur et la violence de ses ressentiments contre Frédéric. La Pompadour eut la tête complétement tournée et se dévoua sans réserve à son amie l'impératrice, qui la dédommageait si glorieusement des mépris du roi de Prusse. Marie-Thérèse avait balancé à qui elle s’adresserait, des deux grandes influences qui se disputaient le roi, au prince de Conti ou à la marquise; c'était Kaunitz qui avait fait pencher la balance.
Madame de Pompadour rencontra auprès du roi beaucoup plus de facilité qu’elle ne l'avait espéré à entamer l'affaire, sinon à la conclure. Louis n’avait pas seulement à l’égard de Frédéric la
jalousie d’une petite âme vaniteuse contre le génie, mais la haine du bigot contre l’impie. L'idée d’une grande alliance catholique le flatta singulièrement et n’eut pas de peine à effacer de son esprit les plans du prince de Conti, qu’il avait semblé adopter avec conviction. Sortir de ce système d’alliances hérétiques fondé par Richelieu, abattre le parti protestant représenté par l’Angleterre et par la Prusse, lui paraissait une œuvre capable de racheter tous ses péchés passés et futurs. Louis XIV, au moins, n’avait révoqué l’édit de Nantes qu'après sa conversion; mais Louis XV s'était fait une autre morale. Il était persuadé qu’un roi qui soutenait la cause de l’Église ne saurait être damné pour ses fautes particulières. Il rêvait une guerre de religion du fond du Parcaux-Cerfs ‘!
Louis chargea, non point un des ministres, mais un confident intime de la Pompadour, de conférer secrètement avec l’ambassadeur autrichien. C'était l’abbé de Bernis, esprit élégant et facile, qui arrivait aux grands emplois par les petits vers et les succès de boudoir, et qui, après avoir d’abord combattu par bon sens le penchant autrichien de sa protectrice, servait ce penchant par complaisance et par ambition. La politique de l’Europe fut débattue entre Bernis, Stahremberg et madame de Pompadour, dans une petite maison de la marquise, qu’on appelait Babiole ?, nom bien choisi pour le théâtre de cette intrigue, où la vanité d’une courtisane disposait du sort de la France (22 septembre 1755)!
Contrairement à sa coutume, l'Autriche agit franchement. Stahremberg donna sur-le-champ le dernier mot de sa souveraine. C'était un plan vaste et hardi. On remaniait l’Europe. L’Autriche reprenaïit le duché de Parme et cédait en échange la Bel-
1. Saint-Priest, Études historiques sur le dir-huitième siècle; Dela Destruction des Jésuites; d’après les papiers du duc de Choiseul. — Duclos, Mém. Secrets ; ap. Collect. Michaud et Poujoulat, 3° série, t. X, p. 635. Duclos, ami intime du cardinal de Bernis et historiographe de France, est très au courant de toute cette négociation. — Soulavie, Mémoires de Richelieu, t. IX, p. 70.
2. Babiole était au-dessous de la belle maison qu'avait madame de Pompadour sur la hauteur de Bellevue. — Le cardinal de Brienne, ministre de Louis SOYTE confirme le témoignage de Duclos sur tout ce qui regarde Bernis. V. sa Nolice sus Bernis à la suite des Mémoires de madame du Hausset.