CONFERENCE DE BABIOLE
gique à l’infant don Philippe, moins la ville de Mons, qui était cédée à la France : Luxembourg, le Gibraltar de la Belgique, était démantelé. La couronne de Pologne (conformément au plan du marquis d’Argenson) était rendue héréditaire dans la maison de Saxe, en maintenant, à tout autre égard, les libertés polonaises. L’Autriche reprenait la Silésie. On rendait la Poméranie à la Suède. L’Autriche renonçait pour toujours à l'alliance anglaise. La France, ayant pour alliée une puissance de premier ordre, n'avait plus besoin d’épuiser ses finances pour soudoyer les petits états, auxiliaires avides et mal assurés, et n’avait plus désormais rien à craindre sur le continent. La France, l'Autriche et l’Espagne, liguées, faisaient la loi à l’Europe.
Bernis, effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, pria luimême le roi de communiquer ces spécieuses et dangereuses propositions au conseil. Le conseil ne fut pas convoqué tout entier : on exclut le comte d’Argenson, comme partisan de la Prusse, et d’autres ministres d'état (octobre 1755). Tout épuré qu’il fût ainsi, le conseil recula devant cette révolution diplomatique. Machault n’avait pas changé d’opinion, et le roi retombait dans l'indécision devant les objections de ses ministres. On fit une réponse dilatoire; puis Bernis, revenant à son premier sentiment, fit envoyer à l’impératrice, comme contre-projet, un simple traité de garantie entre la France, l’Autriche et la Prusse, pour leurs possessions d'Europe, la guerre actuelle entre la France et l’Angleterre étant exceptée du pacte défensif. La France gardait la liberté d’agir contre le Hanovre. Un ambassadeur fut expédié à Frédéric pour lui faire agréer ce projet.
C'était très-bon, mais aussi loin que possible des vues de Marie- Thérèse. Elle en fut très-mécontente; mais elle était décidée à ne pas rompre. Elle se laissa, dit-on, peu à peu amener à ne pas repousser ce pacte, au moins comme point de départ : elle y voyait une garantie contre une attaque franco-prussienne, el comptait que Frédéric lui fournirait quelque prétexte de briser l'engagement qui le concernait. Duclos assure que l’ordre allait être donné à Stahremberg de signer, quand une importante nouvelle changea tout d’une manière bien fatale.
Le roi d'Angleterre, abandonné de l'Autriche, avait compris la
nécessité d'oublier ses ressentiments contre son neveu de Prusse, qui l'avait jadis accusé de mériter les galères 1, George IT avait fait proposer à Frédéric, par l'intermédiaire du duc de Brunswick, un pacte défensif pour la paix de l’Allemagne, ou, en d’autres termes, pour la protection du Hanovre. Frédéric se trouva dans une grande perplexité. Il n’avait pu obtenir l'alliance offensive de la France contre l'Autriche, alliance qui lui eût donné de belles chances : s’il acceptait les propositions du cabinet de Versailles, il se rendait son instrument contre le Hanovre, n’y gagnait rien et risquait d’avoir sur les bras l’Autriche et la Russie; en acceptant les offres de l'Angleterre, il avait la chance que les Français s’abstinssent d'attaquer le Hanovre, et, en tout cas, il se croyait garanti du côté de la Russie, qui, liée à l'Angleterre, n’attaquerait pas l’allié de l'Angleterre : la Russie se rapprochant de lui, l’Autriche n’oserait probablement pas lui chercher querelle. Il ne doutait pas que la Russie, entre ses deux alliées, l'Autriche et l'Angleterre, ne préférât l’alliée qui payait. Il se décida : le 16 janvier 1756, l'agent de Prusse à Londres signa avec les ministres de George II, comme électeur de Hanovre, un traité défensif contre « toute puissance étrangère qui ferait entrer des troupes en Allemagne*? ». Frédéric ne chercha point à faire un mystère de cet engagement à la France et protesta contre toute pensée d'hostilité. Il ne voulait, disait-il, que préserver l'Allemagne de la guerre ?.
Frédéric disait vrai; mais Louis XV fut aussi offensé de sa défection que si l'électeur de Brandebourg eût été le vassal rebelle du roi de France. Cette âme dégradée mêlait deux vices contradictoires, l’orgueil et la lâche insouciance. La cour de Vienne
1. V. notre t. XVII, p. 585. — Frédéric, par compensation, dans son Histoire de la guerre de Sept Ans, fait gravement l'éloge des vertus héroïques de son ovcle.
2. Wenck, Coder Juris gentium, t. III, p. 84. Il est expressément stipulé qu’il s'agit de l'Allemagne seule et non des Pays-Bas autrichiens.
3. M. Capeñigue, dans son volume sur Madame de Pompadour, cite, comme ayant rendu nécessaire l’alliance autrichienne en 1756, un pacte offensif de Frédéric avec l'Angleterre contre la France. Le traité dont il donne un extrait n’est pas, comme il le dit, celui de janvier 1756; c'est une convention du 11 janvier 1757, effet, et non cause, du déplorable traité de la France avec l'Autriche. V. Garden, Hisi. des Traités de paix, t. IV, p. 30,