COMPAGNIE D’OCCIDENT
contradictions commencent à se manifester. Personne n'avait, si bien que lui, démontré les déplorables conséquences des bouleversements monétaires, et, cependant, quelques mois à peine après la chute de son rival (fin mai 1718), paraît un arrêt de refonte qui porte le marc d'argent de quarante à soixante livres. A la vérité, les particuliers sont autorisés à joindre aux espèces qu'ils déposent à la monnaie deux cinquièmes en sus en billets d’État, et on leur rembourse le tout en nouvelles espèces; mais, par l'effet du surhaussement, ils se trouvent avoir donné leurs billets d'État pour rien et perdre un quinzième sur la valeur de leur argent. Ceux qui n’ont pas de billets d’État à joindre à leurs espèces perdent bien davantage encore. Est-ce réellement à Law qu’il faut imputer cette frauduleuse combinaison? Ses adversaires ont voulu y voir la manifestation de sa pensée intime, un premier coup porté aux espèces métalliques en faveur du papier-monnaie; cette mesure brusque et violente semble peu conforme à sa manière de procéder, qui n’était nullement dépourvue de prudence. Ses partisans l'ont justifié par des motifs au moins très-spécieux, en prouvant que le remplacement de Noaiïlles par d’Argenson lui avait seulement donné un rival secret au lieu d’un rival patent, et ce rival était également redoutable par la dextérité rusée de son esprit et par la vigueur persévérante de son caractère. Chez Law, au contraire, l'énergie morale n’était pas au niveau de l'intelligence : cet homme, si fort et si passionné dans la conception, si entratnant dans l’exposition de sa pensée, était faible dans l’exécution, subissait des concessions et des transactions qui dénaturaient ses plans et n’avait nullement l’inflexibilité nécessaire aux grands novateurs. D’Argenson fit sans doute valoir les besoins urgents de l'État, que la Banque et la Compagnie ne pouvaient immédiatement tirer d'affaire, et le régent trouva fort ingénieux ce moyen d’amortir gratuitement une si grande partie de la dette flottante et d'enlever une bonne partie de l'argent du royaume.
L’édit de refonte fut enregistré à la cour des monnaies, pour éviter l'intervention du parlement. La bonne intelligence entre le régent et ce grand corps n'avait pas été de longue durée. Le parlement, si longtemps muet et annulé, se dédommageait d’un demi-siècle de silence par une activité fiévreuse et par un débor-
dement de prétentions envahissantes. Il avait bien vite oublié sa reconnaissance envers le prince qui lui avait rendu le droit si regretté de remontrances. À la procession du vœu de Louis XIT, le 15 août 1716, le parlement avait prétendu avoir la droite sur tout autre que le roi, et le régent avait eu la faiblesse d’éluder le débat en s’abstenant de figurer à la procession. Les Mémoires de Retz, qui venaient d’être publiés, tournaient toutes les têtes; les fils de traitants, qui encombraient les bancs des enquêtes, étaient aigris des persécutions qui avaient frappé leurs pères; les vieux magistrats, les hommes de la tradition parlementaire, voyaient avec effroi commencer une révolution qui menaçait de détrôner le Palais au profit du comptoir. Bien des tiraillements avaient déjà eu lieu. L'occasion de la nouvelle refonte fut saisie. Le parlement appela les autres cours supérieures de Paris à s’unir à lui, comme au temps de la Fronde; les autres cours refusèrent. Il ne se découragea pas. Il adressa au roi des remontrances très-vives et trop bien fondées; il reçut une réponse sévère. Le 20 juin 1718, il éclata par un arrêt d’une étrange audace, qui, après avoir prescrit le renouvellement des remontrances, suspendaït l'exécution de l’édit de refonte, « jusqu’à ce qu’il eût plu au roi de faire droit aux remontrances ». L'arrêt du parlement fut cassé à l'instant même par un arrêt du conseil. La chambre des comptes et la cour des aides, bien qu’elles n’eussent pas consenti à s’unir au parlement, le soutinrent en faisant aussi leurs remontrances (30 juin).
Le mois de juillet se passa en pourparlers. L'édit s’exécutait et le pouvoir ne cédait pas; mais le régent eût voulu éviter les extrémités. La situation était fort compliquée. L'opposition du parlement se liait à d’autres cabales : les parlements de province remuaient comme celui de Paris; la noblesse remuait comme la robe; la noblesse de Bretagne, mécontente du gouverneur de la province, avait entraîné les États à refuser le don gratuit, l'an passé, et ne se montrait pas mieux intentionnée dans la session de 1718. Elle ne parlait que de revendiquer ses priviléges du temps de ses anciens ducs. L'esprit d’agitation et d’entreprise était partout. Les ennemis qu'avait Philippe d'Orléans au dedans et au dehors fomentaient adroïtement tous les mécontentements