LE BONNET. LES LÉGITIMES
contre une régence qui avait tant promis et jusqu’alors si peu tenu. On exploitait au loin, dans les provinces, les nuits orgiaques du Palais-Royal, cette Caprée que s’était faite le régent au milieu de Paris; les bruits d’inceste, non- seulement avec la duchesse de Berri, mais encore avec les autres filles de Philippe, reprenaient avec une nouvelle force ‘. Le vieux Villeroi, gouverneur de Louis XV, réveillait les soupçons de 1712 par les précautions malignement exagérées dont il entourait le jeune roi. Les agents du roi d'Espagne, qui, avant la mort de Louis XIV, avait eu la pensée de disputer la régence au duc d'Orléans et qui était dans les plus mauvaises relations diplomatiques avec le régent, s’entendaient avec la coterie des du Maine, qui avaient à venger, ouire l’affront de 1715, un autre affront plus récent, le droit de succéder au trône arraché aux légitimés. De tous ces mouvements, on pouvait croire qu’il allait sortir une autre Fronde?.
1. Lémontei, dans la Revue rétrospective, a justifié le régent quant à mademoiselle de Valois; mais, pour la duchesse de Berri, il subsistera toujours un doute qui est à lui seul une condamnation terrible.
2. Ces mouvements avaient débuté par la ridicule affaire du bonnet, qui, déjà engagée dans les derniers temps de Louis XIV, avait grossi et fait grand fracas au commencement de la Régence. Les ducs et pairs prétendaient que, lorsqu'ils siégeaient au parlement, le premier président leur ôtât son bonnet en prenant leur avis; ils voulaient, de plus, recouvrer leur ancienne prérogative d’opiner avant les présidents à mortier. La lutte fut très-chaude et Saint-Simon fut l’Achille de cette burlesque Iliade, épisode tragi-comique de la vieille rivalité entre la robe magistrale et l’épée féodale. Les parlementaires employèrent d’autres armes que les arrêts : un pamphlet attribué au président de Novion fouilla les origines de ces fières maisons ducaies qui réclamaient l’héritage des pairs de Charlemagne et de Hugues Capet, et voulut établir que les Crussol d’Uzëès descendaient d’un apothicaire, les Villeroi d’un marchand de poissons, les La Rochefoucauld d’un boucher, etc., ete.; les Saint-Simon, au moins, étaient gentilshommes de race, postérité d’un hobereau appelé le sire de Rouvroi, et non des comtes de Vermandois. Cette contre-partie de d'Hozier et du père Anselme, mêlée de vrai et de faux, exaspéra tellement les ducs, qu'ils projetèrent de se transporter au Palais et d'y imposer leurs prétentions l'épée à la main, Le régent arrêta l'explosion en faisant droit à la requête des ducs par arrêt du conseil du 21 mai 1716; mais le parlement, à son tour, se déchaina de telle sorte, que le régent recula, révoqua l'arrêt et renvoya la décision du procès à la majorité du roi.
Cette querelle fut suivie d’un débat plus grave : les princes de la branche de Condé, le duc de Bourbon, le comte de Charolais, son frère, et le prince de Conti, son cousin, présentèrent requête au conseil, le 22 août 1716, pour qu’on enlevât aux fils légilimés du feu roi les droits de successibilité au trône et les prérogatives des princes du sang, qui leur avaient été indûment conférés. Le duc de Bourbon, jeune homme violent, brutal et borné, faisait, par haine contre sa tante, Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé, duchesse du Maine, ce que le régent n’avait pas voulu faire, par
Le parlement, en effet, reprit l'offensive par un acte bien plus hardi et plus violent encore que l'arrêt du 20 juin : le 12 août, il rendit un arrêt qui réduisait la Banque à sa première institution, défendait aux directeurs et employés de la Banque de garder aucuns deniers royaux, ni d'en faire aucun usage pour le compte de la Banque, rendait tous officiers-comptables responsables des deniers qu’ils auraient convertis en billets, défendait à tous étrangers, même naturalisés, de s’immiscer directement ou indirecte-
égards pour sa femme, fille du feu roi et de madame de Montespan comme les légitimés. Les ducs et pairs, toujours en quête des occasions de paraître et de faire corps, intervinrent pour demander que, si les légitimés perdaient le rang de princes du sang, on leur enlevât aussi la préséance sur les autres pairs et qu’on leur fit prendre rang suivant la date de leurs pairies. Le duc du Maine, par faiblesse de caractère, et son frère le comte de Toulouse, par une espèce d’indifférence philosophique, se fussent laissé abattre sans beaucoup de résistance; mais la duchesse du Maine soutint vaillamment le choc. Cette étrange personne, qui avait, dans le corps d’une naïne, un esprit d'une vivacité, d’une turbulence infatigable, quitta ses divertissements de Sceaux, 'où elle trônait en reine de théâtre, au milieu des beaux-esprits et des comédiens, pour se lancer à corps perdu dans la polémique à la tête d’un bataillon de jurisconsultes et d’érudits, surtout d'érudits jésuites (l'Histoire de France du père Daniel avait été composée en grande partie pour favoriser par des exemples les prétentions des bâtards à la successibilité). Les nombreux écrits des déux partis s’accordérent à invoquer l'autorité de la nation, comme le seul juge de la succession au trône. « L'autorité royale, dit Lémontei [t. 1°, p. 171), y était représentée comme un dépôt et un mandat, la monarchie, comme un simple contrat civil, et la nation, comme la maitresse et l'arbitre de ses droits. » On était déjà loin du Grand Roi et de la Politique de lV'Écriture Sainte! Madame du Maine sut trouver des alliés et susciter la jalousie de la noblesse non titrée contre les ducs : nombre de gentilshommes, dans de bruyantes réunions, signèrent un mémoire contre la prétention des ducs et pairs à faire un corps séparé de la noblesse. Une démocratie et une aristocratie relatives furent ainsi aux prises dans le sein de l’ordre aristocratique. Le régent, inquiet, défendit à la noblesse de s’assembler et de rédiger des actes collectifs. Trente-neuf gentilshommes protestérent, soutenant que le jugement de ce qui regardait les princes n’appartenait qu’au roi majeur ou aux États-Généraux : les légitimes firent une protestation semblable; le parlement n'accueillit ni l’une ni l’autre. Six des meneurs de la noblesse furent embastillés durant quelques semaines. Le conseil de régence, le 2 juillet 1717, passa outre aux protestations, prononça contre les légitimés et révoqua les édits de Louis XIV en leur faveur; on leur laissa seulement à vie les honneurs des princes du sang. Les considérants de l’édit sont dans le même esprit politique que les écrits des deux partis : on y fait dire au roi que, « si les princes du sang venaient à manquer, ce serait à la nation à réparer ce malheur par la sagesse de son choix », et que le roi n’est pas « libre de disposer de la couronne {Anciennes Lois françaises, t. XXI, p. 146) ».
La duchesse du Maine s'était écriée, dit-on, que quand on a été une fois déclaré habile à succéder au trône, il faut, plutôt que de se laisser arracher ce droit, mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume. (Saint-Simon, t, XIV, p. 651.) Elle fit de son mieux pour tenir parole.
11718] LE PARLEMENT ET LAW. k5
ment dans le maniement des deniers royaux, «sous les peines portées par les ordonnances ». Le parlement s’emparait purement et simplement de l'administration des finances. Le bruit courut que le parlement projetait de faire enlever, juger et pendre Law sans désemparer, et Law, épouvanté, courut se réfugier au Palais- Royal. Saint-Simon, toujours enclin aux choses extraordinaires, parle très-sérieusement de ce projet qui n’eut sans doute jamais
rien de sérieux. Le parlement de 1718 n’était pas de taille à faire
un coup digne des Seize de la Ligue‘.
Après cet éclat, près de quinze jours s’écoulèrent sans événement; mais c'était le silence qui précède la bataille. Le parlement poussait sa pointe par diverses mesures qui confirmaient l'arrêt du 12 août. Le Palais-Royal délibérait. Le régent, « brave contre les dangers, timide contre les embarras ? », était irrité, mais hésitait, des hommes d'action et d’audace le forcèrent presque à agir. Law, revenu de sa frayeur, avait trouvé d’énergiques auxiliaires; c’étaient d’Argenson, qui détestait le parlement, et par instinct de despotisme et par une vieille rancune; l’abbé Dubois, l’ancien précepteur de Philippe d'Orléans, devenu diplomate et fort accrédité par le succès d’une grande négociation en Angleterre; Saint-Simon, toujours hostile aux gens de robe; le duc de Bourbon, enfin, enchaîné au régent par une nouvelle pension et au système par les profits qu’en espérait sa grossière rapacité: un coup de vigueur fut résolu. Le 26 août, le parlement fut mandé aux Tuileries pour un lit de justice : il vint à pied, à travers les rues, comme au jour des Barricades de la Fronde; mais le peuple ne bougea pas. Le conseil de régence s'était assemblé le matin même : les légitimés, sentant venir l'orage, avaient quitté la séance, et le conseil avait accédé à toutes les volontés du régent. On amena l’enfant-roi, dont la présence était réputée nécessaire pour valider des actes qu’il ne comprenait pas; puis le garde des sceaux d’Argenson donna lecture de quatre déclarations du roi : la première reprochait rudement au parlement l'abus
1. Saint-Simon, t. XVI, p. 434. Les arrêts du conseil et du parlement, déclarations, lettres-patentes, etc., concernant le Système, sont réunis dans les t, V et VI de l'Histoire du Système des finances, etc. La Haïe, 1739, 6 vol. in-12.