FRÉDÉRIC EN SAXE
quarters d’hiver sur les confins de la Saxe et de la Bohême. Au moment où Frédéric ouvrait avec gloire la guerre continentale, un changement très-heureux pour lui et très-menaçant pour la France s’opérait en Angleterre.
Jusqu'ici, l'Angleterre n’avait pas trouvé, dans son gouvernement, un instrument suffisant de ses ambitions et de ses haïnes. L'opinion publique, tant de la métropole que des colonies, secondée par un prince du sang très-influent, le duc de Cumberland, avait déterminé la guerre; mais le ministère n'avait pas su diriger cette guerre. Le même contraste qu’en France, bien qu’à un moindre degré, s'était manifesté entre le gouvernement et la nation. La mollesse, le relâchement, l’égoisme insouciant, étaient partout dans l'administration, et même parmi les chefs de l’armée et de la flotte. Des deux frères Pelham, chefs du cabinet en 1748, le plus capable, Henry, était mort, et l’autre, le duc de Newcastle, ainsi que le reste des membres du ministère, étaient au- ‘dessous de la nation et de la situation.
Mais l’Angleterre avait les moyens, qui manquaient à la France, d'imposer ses hommes et ses volontés à son gouvernement. L’homme qu’il lui faut, elle l'a, elle le connaît! c’est l’orateur dont la foudroyante éloquence a renversé autrefois Walpole, et qui, depuis, a dominé le parlement et maintes fois touché au pouvoir, sans que l’antipathie personnelle du roi George II lui ait permis de le saisir pleinement. Le roi est enfin contraint de céder au torrent de l’opinion et de subir le tribun dont le patriotisme exclusif a tant de fois heurté avec rudesse les penchants allemands de la maison de Hanovre. William Pitt reçoit, ou plutôt envahit le ministère au mois d'octobre 1756.
Entre Walpole et Pitt, il semble qu’il y ait des siècles et que ces deux hommes appartiennent à deux mondes différents. C’est le civisme des républiques antiques après la corruption parlementaire. Personne, dans les âges modernes, n’a encore rappelé à ce point l’antiquité, et par l'extérieur et par le fond; non pas cependant l'antiquité tout entière, non pas l'antiquité philosophique, mais l’antiquité politique. La vertu, chez William Pitt, n’est pas
1. Frédéric II, Hist. de la guerre de Sept Ans, t. Ier, c. 1v. — V., sur cette campagne, les critiques de Napoléon, dans ses Mémoires, t. VII, p. 161; 2° édition,
500 LOUIS XV. [1755] plus la vertu philosophique d'Épictète ou d'Aristide que la vertu chrétienne. On ne l’appellerait pas le J'usle. C’est la vertu des conquérants romains, le dévouement à la patrie, la grandeur de la patrie poursuivie par tous les moyens , Sans réserve des droits de l'étranger ni des droits de l'humanité. Hospes hostis! Le mot fameux qu’on lui attribue, authentique ou non, résume bien sa pensée : « Si nous voulions être justes envers les Français, nous n’aurions pas pour trente ans d'existence +3
Il avait vu l'élan maritime et colonial de la nation française et avait compris que, si la France joignait à ses indestructibles ressources continentales la prépondérance en Amérique et dans l'Inde , l'Angleterre retomberaïit au rang des puissances de second ordre. Il haïssait la France comme un Romain haïssait Carthage, et son avénement était le signal d’une guerre à mort.
La lutte entre le gouvernement que dirigeait un tel homme et le gouvernement de Louis XV, c'était, en réalité, la lutte d’une république aristocratique contre une monarchie absolue, et ce dernier gouvernement est bien moins fort et moins persévérant que l’autre, lors même qu'il n'est point en décadence. La lutte avait déjà eu le même caractère sur la fin de Louis XIV, et le Grand Roi y avait succombé. Là où Cyrus avait échoué, que ferait Sardanapale? William Pitt devant Louis XV, c'était un consul de Rome devant un monarque efféminé de l'Orient!
Sous cette main de fer, l'Angleterre changea de face en quelques mois. Pitt avait rougi pour son pays des honteuses terreurs qu'exprimait la nation anglaise dès qu’elle se croyait menacée dans son île par quelques milliers de soldats. Il voulut aguerrir l'Angleterre et contre le péril et contre la peur d'une descente : par l'institution d’une milice, il rendit les armes à ce peuple qui en avait oublié l'usage. Une poignée d’insurgés à demi sauvages avait failli naguère subjuguer l'Angleterre, qui s’en était vengée avec la férocité de l’orgueil offensé : par des mesures réparatrices, William Pitt réconcilia à son gouvernement les restes des montagnards écossais et envoya deux ou trois mille de ces hommes intrépides grossir Les forces anglo-américaines contre le