CONVENTION DE KLOSTER-ZEVEN
à la mémoire des héros de la liberté, des Caton, des Brutus, dont il va suivre l'exemple. On ne voit pas trop quel rapport le despote de Prusse pouvait trouver entre lui et les héros de la liberté. Cette épitre et celle qu'il adressa bientôt après à Voltaire, retiré depuis quelque temps à Genève, sont à peu près les seuls éclairs de poésie qu’ait rencontrés la verve, souvent malheureuse, du roi bel esprit. Il n’était certes pas d’une âme commune de puiser l’inspiration dans une pareille tempête. Frédéric ne se laissa pas longtemps abattre : « Pour moi, » écrivait-il à Voltaire en le félicitant de sa retraite philosophique :
Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi 1,
Il était résolu, non plus à se donner la mort, mais à vaincre ou mourir sur le champ de bataille.
Quelques éclaircies commencèrent à paraître sur son horizon si sombre. L'armée russe, qui semblait devoir engloutir la Prusse proprement dite, au lieu de profiter de sa victoire de Jægerndorf, s'était mise en retraite dès la mi-septembre et avait déjà pris ses quartiers d'hiver dans la Pologne, qu’elle traitait en pays conquis. L'or anglais, et surtout la sympathie du grand-duc héritier de Russie, Pierre de Holstein-Gottorp, pour le roi de Prusse, avaient gagné le chancelier Bestoujeff, qui dirigeait le ministère, et le feld-maréchal Apraxin, chef de l'armée. La retraite des Russes était une véritable défection, contraire aux intentions de leur tzarine. Le maréchal prussien Lehwahld se trouva libre de marcher au secours de la Poméranie et de refouler les Suédois dans l’île de Rügen. D'une autre part, la convention de Kloster-Zeven n’eut pas les conséquences qu'avait redoutées Frédéric. Cette convention avait été fort mal faite. Richelieu, général médiocre, quoique assez actif, et diplomate incapable, n'avait pas su s'assurer la seule garantie sérieuse des engagements contractés par ses adversaires, la séparation immédiate
1. V. Œuvres de Frédéric IT, t. VI. — Commentaire historique de Voltaire. — Cor“ respondance de Voltaire et du roi de Prusse, année 1757.
et le désarmement des troupes capitulées : il n'avait pas même stipulé la durée de la suspension d’arines, comme si elle eût dû de plein droit subsister jusqu’à la paix, ni l'interdiction aux troupes capitulées de servir contre l’Empire et l'Autriche. Les Hanovriens et leurs auxiliaires ne se hâtèrent pas, les uns de se retirer chez eux, les autres de passer l’Elbe. Le cabinet français tenta en vain de réparer l’ineptie de son général et de faire compléter la convention : ses efforts ne servirent qu’à donner des prétextes à l'ennemi de chicaner l’exécution de ses promesses. Il devint évident que la capitulation serait observée ou violée, suivant la bonne ou la mauvaise fortune des armes prussiennes. Richelieu eût pu, toutefois, encore mettre le roi de Prusse en grand péril, il avait laissé un petit corps en observation devant l’armée capitulée et s’était porté sur Halberstadt. De là, il pouvait serrer Frédéric entre lui et Soubise, et le forcer tout au moins de repasser l’Elbe. Ce fut le cabinet français qui l’en empêcha : madame de Pompadour voulait assurer à son favori Soubise l'honneur de délivrer la Saxe. Richelieu eut ordre d'envoyer un renfort à Soubise et de rester à Halberstadt avec le gros de ses troupes. Il se dédommagea de la gloire par le butin, rançonna le Hanovre et les cantons voisins, pilla et autorisa le pillage autour de lui avec un cynisme effronté : les soldats l’appelaient le père la Maraude. Il y avait longtemps que la constitution des armées françaises avait commencé de s’altérer profondément; mais la corruption de Richelieu et la faiblesse de Soubise portèrent le mal au comble dans cette campagne. L’'indiscipline et la démoralisation ne connurent plus de bornes; ces armées, pleines de luxe et de misère, encombrées de courtisanes, de marchands, de valetaille, traînant après elles trois fois plus de bêtes de somme que de chevaux de selle, étalant des bazars ambulants d’objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu'aux armées de Turenne et de Gustave- Adolphe; les chefs y permettaient toutes les déprédations au
1. On vit une fois, à l’armée de Soubise, douze mille chariots de marchands et de vivandiers, sans le train des officiers. L’escadron du duc de Villeroi (gardes du corps) avait seul une suite de douze cents chevaux. » — Archenholtz, Hist. de la guerre de Sept Ans, p. 119.