‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 284 sur 327 · DÉROUTE DE ROSBACH · texte numérisé non relu

DÉROUTE DE ROSBACH

soldat, pour que son indigence ne se soulevât pas contre leurs fastueuses voluptés. L’espoir revint au cœur de Frédéric dès qu’il eut vu de près ses adversaires.

Lorsque Frédéric était arrivé en Saxe, les Français et les Impériaux étaient dispersés dans la Thuringe : il poussa Soubise devant lui jusqu’à Eisenach (20 septembre). Cette pointe eût été fort téméraire devant d’autres ennemis, car Richelieu, qui arrivait à Halberstadt, eût coupé la retraite à Frédéric en remontant la Saale; mais une poignée de soldats commandés par Ferdinand de Brunswick suffit pour tenir en échec Richelieu, qui avait défense d'avancer, et Soubise et Hildburghausen réunis se laissèrent honteusement arrêter et mettre en désordre à Gotha par une petite avant-garde que conduisait Seidlitz, le fameux organisateur de la cavalerie prussienne (13 octobre). Frédéric, sur ces entrefaites, ayant été obligé de faire un mouvement rétrogade vers le Brandebourg, qu’infestaient les partis autrichiens, les Franco- . Impériaux avancèrent jusqu’à Leipzig. Frédéric accourut. lis reculèrent et mirent la Saale entre eux et lui. Frédéric passa la rivière et les joignit près de Rosbach. Il n’avait pas vingt-cinq mille hommes contre plus de cinquante mille : Soubise, néanmoins, penchait à éviter le combat : le prince de Hildburghausen voulut combattre; il avait le commandement en chef, les Français n'étant qu’auxiliaires. On marcha à l'ennemi, sans précautions, sans éclaireurs (3 novembre). La position occupée par Frédéric étant trop forte pour être attaquée de face, on prétendait le tourner par sa gauche. Ce fut lui qui tourna ses adversaires par leur droite, en faisant un changement de front qu'une armée comme la sienne était seule capable d’opérer avec cette prestesse. Des hauteurs et des ravins masquaient son mouvement. Tout à coup, au jour tombant, la cavalerie prussienne fondit sur les têtes de colonnes de. la cavalerie franco-impériale, sans leur laisser le temps de se mettre en bataille : des batteries démasquées sur les hauteurs plongèrent dans les fonds où se pressait l'infanterie alliée, que la tête de l'infanterie prussienne fusilla en flanc, et que chargea une réserve de cavalerie. En peu d’instants, tout fut culbuté, et l’armée alliée n’offrit plus qu’une masse informe. La nuit couvrit la déroute. L'armée alliée se débanda comme une

horde de Tartares, en infestant toute la Thuringe des plus odieux excès.

Un des officiers-généraux français, le seul qui eût réussi à maintenir quelque ordre dans le petit corps qu’il commandait, le comte de Saint-Germain, a expliqué cette honteuse catastrophe. Le jour de la bataille, il y avait six mille maraudeurs hors du camp! Des deux généraux, Soubise et Hildburghausen, l'Allemand était encore plus incapable et moins obéi que le Français; nonseulement un grand tiers de l’armée était formé des troupes des cercles, très-mauvaises et de plus très-mal affectionnées à la cause austro-française‘; mais les deux autres tiers, le corps d'armée français, se composaient, en grande partie, de régiments étrangers et protestants, qui se battaient malgré eux contre le roi de Prusse. Quant aux troupes françaises proprement dites, outre les exemples corrupteurs qu’elles recevaient de la noblesse de cour, leur désorganisation tenait à deux causes principales : l’une était l’exagération des cadres, surchargés de généraux ignorants et jaloux les uns des autres, et d'officiers besogneux, sans émulation, sans espoir d'avancement, qui ne songeaient qu'à grappiller sur leurs compagnies?; l’autre était les essais mêmes . qu’on avait faits pour améliorer la tactique. Ces essais confus, sans système arrêté, variant de régiment à régiment, avaient fait de l’armée une vraie Babel.

Frédéric eût pu sans peine empêcher les vaincus de se rallier et les détruire; mais, pendant ce temps, la Silésie allait se perdre: les Autrichiens avaient rejeté le prince de Bevern de la Lusace sur l’Oder, et ils assiégeaient Schweïdnitz. Frédéric se retourna rapidement vers la Silésie : il apprit, chemin faisant, la perte de

1. Toute l'Allemagne protestante, en dépit de ses princes, était de cœur avec les Prussiens. Le contingent würtembergeois s'était révolté quand on mo voulu le mener à l’armée autrichienne.

2. Correspondance du comte de Saint-Germain, p. 196. Le pile de laisser le recrutement et l'entretien des compagnies à la charge des capitaines était trésfuneste à la discipline. On ne conçoit pas que Louvois l’eût laissé subsister. « Notre nation n’a plus l'esprit militaire ! » s'écrie douloureusement le comte de Saint-Germain; « le sentiment d'honneur est anéanti... nous ne savons pas faire la guerre. tout est en démence! » Ibid., p. 170-213. — Rochambeau, dans ses Memoires {t. I°r, p. 121), expose comment on manœuvrait si mal, qu'il fallait toute une journée pour mettre l’armée en bataille.

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Schweidnitz, la défaite de Bevern par Daun et la perte de Breslau (11-22-24 novembre). Ce fut le plus glorieux moment de sa vie. Il poussa droit devant lui à marche forcée, rallia les débris de Bevern à sa petite armée et alla fondre avec trente-trois mille hommes sur un ennemi presque double en nombre. Par une attaque en ordre oblique, il tomba sur la gauche de l'ennemi qui l’attendait en front, et l’enfonça. Daun ne put jamais venir à bout de changer son ordre de bataille sous le feu et sous les charges impétueuses des Prussiens; il fut traité comme Soubise (3 décembre). Il ne ramena pas vingt mille homines en Bohême : quarante mille Autrichiens étaient morts, pris, dispersés, ou se rendirent, quelques jours après, dans Breslau. Cette bataille de Leuthen est un des chefs-d’œuvre de l’art militaire.

Frédéric termina ainsi dans la gloire cette campagne qui avait semblé devoir l’anéantir. La fortune lui revenait partout. Les Hanovriens n’avaient pas attendu le triomphe de Leuthen pour déchirer la convention de Kloster-Zeven : M. Pitt, que le roi George IL, obstiné dans ses antipathies, avait renversé du ministère en avril, mais rappelé dès juillet sous le cri menaçant de l'opinion, M. Pitt, devenu en quelque sorte le dictateur de la Grande-Bretagne, avait fait décider, à la fin de novembre, la rupture de ce pacte humiliant et demander à Frédéric pour général des Hanovriens le prince Ferdinand de Brunswick. Le duc de Cumberland, qui avait perdu complétement sur le Weser une renommée usurpée à Culloden, disparut, dépopularisé, de la scène politique. Le prince Ferdinand recommença les hostilités contre le maréchal de Richelieu dès les premiers jours de décembre; mais la rigueur de la saison obligea bientôt les deux armées de prendre leurs quartiers d’hiver dans le Hanovre".

M. Pitt, contrarié par le roi George II, mal servi par les instruments de ses grands desseins, n’avait pas eu jusqu'ici, dans les mers d'Europe ni en Amérique, les mêmes succès que son allié

1, Sur la campagne des Français, en 1757, V. Frédéric II, guerre de Sept Ans, 2. I, c. v-vi. — Mèm. de Napoléon, t. VII, Précis des guerres de Frédéric II, e. xx. — Mém. de Duclos, ap. collect. Michaud, 3e série, t. X, p. 657. — Ccrespondance de Richelieu. — Mém. de Rochambeau, t. If, p. 83-106. — Mém. de Besenval, t. Ier, p. 74. — Flassan, t. VI, p. 92.

Frédéric en Allemagne. Au moment des revers de l’armée hanovrienne, il avait voulu opérer une diversion sur les côtes de France. Une forte escadre anglaise, convoyant dix à douze mille hommes de débarquement, avait franchi, du 20 au 23 septembre, le canal qui sépare les îles de Ré et d'Oléron, et s'était emparée de l'île d'Aix, qui commande l'embouchure de la Charente. Le but ‘de l’entreprise était la destruction de Rochefort, un de nos trois arsenaux maritimes. Rochefort n’était nullement en défense et, si les Anglais eussent débarqué et forcé l'entrée de la Charente à la faveur des hautes marées, ils eussent infailliblement réussi. Ils avaient enlevé sur la côte quelques paysans : ces braves gens, sous les menaces et les promesses de l'ennemi, soutinrent, avec une assurance imperturbable, que les fortifications étaient en bon état, les fossés pleins d’eau, la place bien garnie de soldats. Le général anglais perdit plusieurs jours en hésitations; pendant ce temps, les renforts arrivaient et le succès devenait impossible. Le 1° octobre, la flotte anglaise s’éloigna sans autre exploit que d’avoir démoli le fort de l’île d’Aix'. Le général Mordaunt fut mis en jugement à son retour; mais, plus heureux que Byng, il fut acquitté.

Du côté du Canada, les Anglais avaient changé le plan d’attaques combinées qui leur avait mal réussi, et résolu de concentrer leurs efforts contre Louisbourg : cette conquête devait leur livrer l'embouchure du Saint-Laurent et les mettre à même d’intercepter les communications entre la France et le Canada. Quinze vaisseaux de ligne et onze mille soldats de débarquement furent rassemblés sur la côte d’Acadie : les Anglais croyaient ne trouver à l'île Royale qu’une faible escadre; mais, conformément au plan de campagne dressé par Machault avant sa chute, deux autres escadres avaient joint la première, et dix-sept vaisseaux remplissaient la rade de Louisbourg. Les Anglais renoncèrent au débarquement, renvoyèrent leurs soldats, et, renforcés de quatre vaisseaux, croisèrent quelque temps pour amener la flotte française à une bataille. Un ouragan effroyable les surprit le 24 septembre, brisa un de leurs vaisseaux et en désempara une douzaine. L'ami-

1. L'Esprit de la Tactique (par le maréchal de Saxe); notes de l'éditeur. — Vie vrivée de Louis XV, t. III, p. 131, et pièces, p. 381.

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