WILLIAM PITT ET LOUIS XY
plans, et y réussit enfin! Le gouvernement français, au contraire, plongé dans tous les désordres administratifs et financiers, fit aussi mal la guerre continentale, dans laquelle il s’absorbait, que la guerre maritime, qu’il sacrifiait. Le maréchal de Belle-Isle eut beau publier quelques bons règlements pour la réforme de l’armée : les uns ne furent pas exécutés, les autres ne pouvaient porter leurs fruits que dans l’avenir'. Les généraux continuèrent d’être choisis, non dans les bureaux de la gufrre, mais dans le boudoir de la favorite. Lorsque le mauvais succès de la convention de Kioster-Zeven eut fait rappeler Richelieu (février 1758), qui vint jouir à Paris du fruit de ses déprédations?, on lui donna pour successeur un petit-collet de sang royal, le comte de Clermont, frère de feu monsieur le Duc, abbé commendataire de Saint-Germaindes-Prés; il avait ubtenu de Rome la permission de porter les armes sans renoncer à ses bénéfices; mais il connaissait mieux les boudoirs et les coulisses que les camps.
L'abbé général, à son arrivée en Allemagne, trouva larmée ruinée par les maladies, la misère, l’indiscipline, et disséminée par Richelieu dans des quartiers qui tenaient quatre-vingts lieues de pays, du Rhin à Brunswick, en face d’un ennemi concentré de façon à se rassembler en quarante-huit heures. Clermont n’eut pas le temps de se reconnaître. Ferdinand de Brunswick, après avoir concerté son plan de campagne avec le roi de Prusse, réunit l’armée hanovrienne dès le milieu de février et se porta rapidement sur le Weser, tandis qu’un corps prussien faisait une diversion vers Brunswick. Les détachements français se replièrent de toutes parts en désordre vers le centre de la Westphalie, évacuant le Hanovre, Bremen et Verden : un corps de cinq mille hommes fut assiégé et pris dans Minden, sur le Weser, sans que le comte de Clermont eût rien tenté de sérieux pour le secourir (14 mars).
1. 29 avril 1758. -- Règlement qui établit qu'aucun officier n’aura dorenavant de régiment, sans avoir servi au moins sept ans, dont cinq comme capitaine. C'était la suppression des colonels à la bavette. — Pour passer capitaine , il faudrait avoir servi au moins deux ans dans les grades inférieurs. —3 juin. Lois somptuaires pour régler la table des officiers. — V, Anc. Lois françaises, t. XXII, p. 275-276. Belle-Isle s’efforça aussi d'interdire la vénalité des compagnies, ;
2. Le public donna le nom de Pavillon d’Hanovre à un élégant bâtiment construit par Richelieu à son retour, au coin du boulevard des Italiens.
Clermont n’essaya de tenir nulle part, quoiqu'il eût encore la supériorité du nombre : la Westphalie fut abandonnée comme le Hanovre, sans combat, et l’on ne s'arrêta qu’après avoir repassé le Rhin à Wesel (3 avril). Onze mille malades et prisonniers français restaient entre les mains de l'ennemi, qui avait été puissamment secondé par le soulèvement général des paysans hanovriens et westphaliens, exaspérés de nos déprédations.
Cette brillante campagne de six semaines ne suffit pas à Ferdinand de Brunswick : après avoir reposé et réorganisé son armée, il franchit le Rhin à Emmerick, sur la frontière de Hollande (2 juin), occupa Clèves et marcha droit à Clermont, qui n’avait pas su se mettre en mesure de disputer le passage du Rhin. Après des mouvements fort confus, Clermont avait massé son armée dans une bonne position, à Creveld, entre le Rhin et la Niers. Brunswick n’avait pas trente mille hommes : les forces de Clermont, grossies de nombreuses recrues, étaient incomparablement supérieures. Brunswick opéra une manœuvre dont la témérité eût été folle, s’il n’eût compté sur la profonde incapacité de son ennemi. Il laissa la moitié de son armée en face des Français, et, avec l’autre moitié, il fit un grand détour par des terrains très-coupés et très-difficiles et vint prendre en flanc l'extrême gauche française. Il y fut arrêté une heure et demie par deux braves officiers, Rochambeau et Saint-Germain : on aurait eu tout le temps de les secourir et de jeter sur les assaillants des forces supérieures : on ne bougea pas; l'abbé général et ses conseillers avaient pris ce : mouvement pour une fausse attaque. Rochambeau et Saint-Germain furent accablés, et Brunswick déboucha sur les derrières de l’armée. Clermont ordonna la retraite; plus des trois quarts de l’armée n'avaient pas tiré un coup de fusil (23 juin)! On recula jusqu’à Cologne, pendant que des détachements prussiens allaient prendre Ruremonde et Dusseldorf, et lançaient des partis jusqu'aux portes de Bruxelles.
Tous les grands noms de l’ancienne France.étaient souillés ou ridiculisés tour à tour par leurs indignes héritiers. Après les Richelieu et les Rohan (Soubise), c'était le tour des Condé : le peu de prestige qui restait à la maison de Condé, depuis les ignominies de Monsieur le Duc et du comte de Charolais, était resté sur
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le champ de bataille de Creveld. La cour n’osa maintenir le commandement au prince abbé : il s'agissait de le remplacer; il y avait dans l’armée deux bons lieutenants-généraux , Chevert et Saint-Germain ; on ne prit ni l’un ni l’autre; on choisit le marquis de Contades à l’ancienneté.
Les opérations qui avaient lieu dans l’intérieur de l'Allemagne empêchèrent le prince Ferdinand de poursuivre ses entreprises sur la rive gauche du Rhin. La Pompadour, qui voulait absolument ménager une revanche à son ami Soubise, avait fait remettre en état le corps d’armée battu à Rosbach, qui avait hiverné sur les terres alliées de la Franconie et du Palatinat. Cette armée, reformée aux bords du Mein, renforcée du contingent würtent bergeois que la France payait à l’Autriche, et portée à une trentaine de mille hommes, avait marché en avant au mois de juillet et envahi la Hesse : son avant-garde battit à Sangershausen un corps, inférieur en nombre, que Ferdinand avait laissé à la garde de la Hesse (23 juillet), et Soubise rentra en Hanovre. Ferdinand dut songer à repasser le Rhin, opération fort dangereuse en présence d’un ennemi qui avait la supériorité du nombre. Une crue du fleuve emporta ses ponts de bateaux. Si Contades eût luimême traversé le Rhin et pris les Hanovriens à revers, la perte de Ferdinand eût été certaine. Contades se contenta de jeter Chevert sur la rive droite avec six ou sept mille hommes, afin d’aller brûler les ponts que l’ennemi rétablissait à Rees, au-dessus d'Emmerick. Le corps de Chevert, insuffisant pour ce mouvement décisif, fut repoussé par les troupes qui gardaient les ponts, et Ferdinand de Brunswick déroba une marche à Contades et repassa le fleuve en évacuant les places qu’il avait prises (10 août).
Contades franchit le Rhin à la suite de l'ennemi. Il eût voulu se joindre à Soubise sur la Lippe;, mais Soubise s'était enfoncé dans le Hanovre. Ferdinand de Brunswick, établi sous Münster, y reçut un renfort de douze mille Anglais débarqués à Embden, tandis que Contades se renforçait de cinq ou six mille Saxons. Ferdinand détacha le général Oberg, avec une quinzaine de mille hommes, pour joindre le corps hessois battu à Sangershausen, enlever Cassel et couper Soubise d'avec la Hesse. Soubise se replia
à temps sur Cassel, y reçut un renfort expédié par Contades sous : 34
les ordres de Chevert et attaqua Oberg, le 7 octobre, à Lutterberg, sur la Werra. Les Français étaient de beaucoup supérieurs. Chevert tourna l'ennemi, le prit en flanc et décida la victoire. Oberg abandonna les confins de la Hesse et du Hanovre pour se replier sur l’armée de Ferdinand. Chevert avaït gagné la bataille ; la Pompadour donna le bâton de maréchal à Soubise.
Ferdinand de Brunswick essaya de venger cet échec en empèchant Chevert de retourner à l’armée de Contades : il n’y réussit pas, mais il parvint à rompre les communications entre Contades et Soubise. L'hiver approchait : Soubise, qui n’avait tiré aucun parti du succès de Lutterberg, évacua la Hesse et prit ses quartiers entre la Lahn et le Mein. Contades alla hiverner sur la rive gauche du Bas-Rhin, laissant l'ennemi établi en Westphalie. Le retour offensif outre-Rhin demeura donc sans résultat et ennemi conserva les fruits de ses premiers succès, misérable issue de ces deux campagnes qui avaient dévoré tant d'hommes et tant de ressources !.
La guerre de l’Allemagne occidentale, ou de Hanovre, avait été, cette année, complétement séparée de celle de l'Allemagne orientale, ou de Prusse, en sorte que nous avons pu exposer l’une sans même effleurer l’autre. La guerre de Prusse continuait d’être aussi grandiose sous le rapport militaire, que lugubre au point de vue de l’humanité : les destructions d'hommes, les dévastations de territoires, y dépassaient la guerre de la Succession d'Autriche.
C’étaient les Russes qui s’étaient remis en mouvement les premiers : les ambassades d'Autriche et de France étaient parvenues, en ranimant la haine de la tzarine Élisabeth contre Frédéric, à vaincre, à la cour de Pétersbourg, le parti du grand-duc héritier, favorable à la Prusse et à l’Angleterre. Le chancelier Bestoujeff avait été arrêté et remplacé par Woronzoff, partisan de Vienne et de Versailles : le maréchal Apraxin avait été révoqué; son successeur, Fermor, rentra en Prusse dès le mois de janvier 1758 et s’empara de toute la province. Le plan de campagne avait été que
1. Frédéric Il, Guerre de Sept Ans, t. I, c. vixr. — Mém. de Napoléon, t. VIE
Précis, ete,, ©. 1V.— Correspondance du comte de Saint-Germain. — Mém. de Ro chambean. t. Ier, p. 112.