PITT ET FRANKLIN
autrichienne. L'amour-propre français cherchait à se consoler en se détachant avec mépris de tout ce qui tenait à un pouvoir qu’on n'avait pas l'espérance de changer. Un tel sentiment était une vraie démission nationale. Les chefs militaires eux-mêmes prôaient ces Prussiens qui les battaient, mais trouvaient plus facile de les admirer que de les imiter.
La France découragée s’abandonnaït, faute de pouvoir et de savoir disposer de ses propres destinées : l'Angleterre, personnifiée dans le hardi ministre qu’elle avait imposé à son roi, agissait avec toutes ses forces dirigées par toute son intelligence. Son armée de mer, accrue par des constructions incessantes, s'élevait, en 1758, à cent cinquante-six vaisseaux de ligne, contre soixantedix-sept qu'avait, dit-on, la France; encore était-il douteux qu’elle les eût : M. Pitt sut mettre à profit cette énorme supériorité. Il avait réglé le plan des opérations d'Amérique, pour 1758, d’après les conseils de l’homme qui connaissait le mieux ce monde qu’on se disputait, de l’illustre Franklin, alors agent des principales colonies anglo-américaines à Londres. Cette fois, Pitt envoya des forces suffisantes pour attaquer simultanément Louisbourg et le Canada. IL expédia en Amérique plus de vingt vaisseaux de ligne et douze mille soldats. L'armée anglo -américaine fut ainsi portée à vingt-deux mille soldats et vingt-huit mille miliciens mobilisés, avec une réserve de trente mille miliciens stationnaires. Les colonies anglaises étaient levées en masse. Les Français n’avaient pas en tout huit mille cinq cents soldats réguliers pour défendre les deux colonies. Les habitants en état de porter les armes, de seize à soixante ans, s’élevaient tout au plus de dix-sept à dixhuit mille.
Le ministre de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, ne partageait pas, toutefois, la honteuse indifférence de la cour envers ces derniers défenseurs de la gloire française. Avant son ministère, il avait présenté au roi un projet de faire passer au Canada plusieurs milliers de colons militaires; mais la vertu de Belle-Isle n’était pas la fixité ni la persévérance, et d’ailleurs, ce qui eût été possible en 1757, quand la flotte française disputait avec avantage les mers d'Amérique à la flotte anglaise, ne le fut plus en 1758, avec le système qui fut adopté de disperser notre flotte en petites
escadres; Belle-Isle ne put faire arriver presque aucun secours aux Canadiens. Une première escadre de six vaisseaux était partie de Toulon dès le mois de novembre 1757; elle fut arrêtée, sur les côtes d'Espagne, par la flotte anglaise de la Méditerranée, forte de quinze vaisseaux, et fut obligée de se réfugier dans le port de Carthagène. On expédia à son aide trois vaisseaux commandés par le chef d’escadre Duquesne, ancien gouverneur du Canada. Duquesne tomba au milieu de la flotte anglaise et fut pris avec deux de ses vaisseaux, après une vigoureuse résistance 28 février 1758). L’escadre de Toulon dut renoncer à se rendre en Amérique. Cinq vaisseaux partis de Brest furent plus heureux et arrivèrent à Louisbourg au printemps; mais trois autres vaisseaux du même port ne purent les joindre, la flotte anglaise d'Amérique ayant commencé le siége de Louisbourg dans l’intervalle. Ils parvinrent cependant à jeter quelques soldats dans l’île du Cap-Breton. Au mois d'avril, une aütre escadre anglaise avait attaqué, à l'embouchure de la Charente, cinq vaisseaux de ligne et des transports chargés de troupes et de munitions pour le Canada; une partie de nos bâtiments gagnèrent le large; les autres s’'échouèrent à la côte en jetant leur chargement, et l'expédition fut manquée. Un convoi de cinquante bâtiments chargés de farines parvint cependant à gagner Quebec et préserva les Cana- ‘diens de mourir de faim cette année (19 mai).
L'amiral Boscawen était arrivé en vue de Louisbourg, le ? juin, avec vingt-quatre vaisseaux de ligne et dix-huit frégates escortant près de seize mille soldats et miliciens. La place et l’île Royale étaient défendues par moins de trois mille soldats, deux mille cinq cents miliciens, mille deux cents sauvages, cinq vaisseaux et cinq frégates. Les fortifications de la ville étaient dans le plus mauvais état, et tout l’espoir des Français était dans les obstacles au débarquement. Les Anglais se portèrent vers le point le plus accessible du rivage, l’Anse au Cormoran : presque toute la garnison s'y était embusquée, avec une forte artillerie, derrière un épais abatis d’arbres ; elle eût mitraillé à coup sûr les masses ennemies; malheureusement, l'embuscade se démasqua trop tôt, lorsque les Anglais commençaient à peine à descendre. Ils se rembarquèrent, et allèrent opérer la descente parmi des rochers qu’on n'avait pas cru
11758] PERTE DE LOUISHOURG CARILLON. 535 nécessaire de garder (8 juin). La garnison fut rejetée dans la place et contrainte d'abandonner des ouvrages extérieurs dont le feu commandait le port et la ville. Renforcée par un petit corps débarqué, qui parvint à pénétrer à travers les ennemis, elle se défendit toutefois avec héroïsme. La femme du gouverneur, madame de Drucourt, nouvelle madame Dupleix, montrait l'exemple en parcourant les remparts sous les boulets ennemis et en mettant elle-même le feu aux canons. Après six semaines de siége, les bastions croulaient de toutes parts sous la formidable artillerie ennemie; l'escadre française fut incendiée dans le port par les batteries anglaises : il ne restait aucune chance de salut. Le gouverneur capitula le 26 juillet. Cinq mille six cents matelots et soldats restèrent prisonniers; les habitants de la ville, de l’île du Cap -Breton et de l’île de Saint-Jean furent transportés en France. Tout le golfe du Saint-Laurent était aux Anglais.
Le Canada avait été assailli en même temps par des forces telles, que la résistance semblait impossible. Plus de seize mille combattants avaient marché sur le Canada central; ils devaient enlever d’abord la forteresse de Carillon (ou Ticonderoga), qui protégeait le lac Champlain, puis avancer droit à Montréal. Un autre corps de neuf mille hommes était chargé de conquérir le fort Duquesne et la vallée de l'Ohio. Non-seulement les Français étaient inférieurs des deux tiers; mais, par une mauvaise combinaison du gouverneur Vaudreuil, leur principal corps avait été partagé en deux divisions de trois mille hommes chacune : la première, postée à Carillon; la seconde, chargée de faire une diversion au midi du lac Ontario. Quand on fut assuré de la marche des Anglais sur Carillon, le général Montcalm obtint que le second corps fût rappelé de l'Ontario, mais trop tard. Montcalm ne reçut presque aucun renfort, et ce fut avec trois mille six cents combattants qu’il dut soutenir le choc de plus de quinze mille ennemis. Ii s'établit dans un camp retranché sur les hauteurs de £arillon, près du fort, entre les lacs Champlain et du Saint-Sacrement. Le général Abercromby vint l'y attaquer le 8 juillet. Après une longue suite d’assauts qui dura toute la journée, les Anglais se retirèrent ou plutôt s’enfuirent vers le lac du Saint-Sacrement. Leur perte avait été si grande, qu’il ne revinrent point à la charge.
Abercromby, renonçant à l'invasion du Canada central, détacha vers l'Ontario trois mille hommes, qui détruisirent le fort de Frontenac, entrepôt militaire et naval des Français, établi près du lieu où le Saint-Laurent sort de cette mer intérieure. Le gouverneur du Canada n'avait pu y laisser qu’une poignée d'hommes (fin août).
Le fort Duquesne succomba aussi, Un premier corps anglais avait été battu : six mille hommes se disposant à renouveler l’attaque, les défenseurs, réduits à cinq cents, brülèrent le fort? et se retirèrent vers les grands lacs (fin novembre). La vallée de l'Ohio fut ainsi perdue, et les communications furent coupées entre le Canada et la Louisiane. L’intrépide valeur de Montcalm et de ses compagnons d'armes avait, pour cette année encore, sauvé le Canada; mais ses houlevards étaient tombés, et les héros qui le défendaient ne pouvaient plus qu'immortaliser sa ruine prochaine ?. ù
Partout, l'Angleterre déployait cette persévérante activité qui réparait les échecs passés et commençait les triomphes. Les possessions françaises d’Afrique furent attaquées au printemps de 1758. Les Français, dont les comptoirs remontaient le Sénégal jusqu’à trois cents lieues dans l’intérieur des terres, avaient monopolisé le commerce de la gomme et pris tout à fait la prépondérance sur les côtes de Guinée. Une expédition anglaise s’'empara de Saint-Louis du Sénégal au mois d'avril; elle fut d’abord repoussée de l’île de Gorée; mais l'attaque fut renouvelée en décembre par des forces supérieures; Gorée capitula et le pavillon français disparut de cette côte.
Des événements d’une bien autre portée se passaient dans l’Inde. À faut reprendre ces événements, remplis pour nous d’un intérêt poignant et amer, à partir du départ de Dupleix. Cet homme semble plus grand encore absent que présent, lorsque tout manifeste en son absence la profondeur et la justesse de ses desseins. Le honteux traité de Godeheu n'avait pas été complétement exécuté, soit par suite des nouvelles d'Europe et d'Amérique, soit
1. Les Anglais le rétablirent et lui donnérent le nom de Pitisburg (la ville de Pitt). 2. Garneau, t. III, c. 111. — Sainte-Croix » t. IT, p. 263-267, — Vie prive de Louis XV, t, IIT, p. 180. — Contin. de Hume, 1. XXIX.