LALLY DANS L'INDE
Lally envers les indigènes compromettait ses succès militaires ct l'existence même de la colonie. Il avait foulé aux pieds les mœurs de la race la plus dévouée à ses traditions qu’il y ait dans le monde; faute de chevaux et de bœufs, il avait fait atteler pêlemêle, à ses chariots et à ses canons, le kchatrya et le soudra, le brahmane et le paria. Il bouleversa une pagode célèbre et en brisa les statues pour y chercher des trésors imaginaires; quelques-uns des brahmanes étant revenus errer autour de leur temple profané, il les prit pour des espions anglais et les fit attacher à la bouche des canons! Les Indous, saisis d'horreur, abandonnèrent en masse Pondichéri et s’enfuirent dorenavant du plus loin qu’ils aperçurent les Français.
Leur désertion fit manquer une expédition de Lally contre Tandjaour (juillet-août). Au moment de cet échec, Lally venait de porter à la puissance française, dans l'Inde, un coup irréparable. Il avait rappelé Bussi du Dekhan avec la plus grande partie de ses troupes et l’avait remplacé, dans les Circars d'Orissa, par une de ses créatures. C’était le second acte de la chute de Dupleix et la dernière chance de la France qui disparaissait. La nouvelle de cet acte de démence fut accueillie par les Anglais avec une joie sans bornes.
Quelques succès dans le Carnatic purent encore faire illusion. La capitale de cette grande nababie, Arcate, se rendit à Lally; mais il n’attaqua pas à temps Tchingleputt, ville dont la prise eût fait tomber Madras, et les Anglais eurent le loisir de s’y fortifier. Le manque de ressources retarda jusqu’à la fin de l’année l’attaque de Madras, but capital de Lally. Les caisses de la Compagnie étaient vides et les particuliers n’y suppléaient pas comme au temps de Dupleix. Lally s'était fait tellement détester par ses emportements et son arrogance, que presque personne ne voulait concourir au succès de ses projets, si avantageux qu’ils pussent être à la cause nationale. On ne pouvait, du moins, lui contester la persévérance et l'énergie. Il entreprit enfin, en décembre 1758, avec six mille sept cents Français et cipayes, le siége d'une ville défendue par quatre mille soldats réguliers et protégée au dehors par des camps volants de cavaliers indigènes qui s’appuyaient sur la place forte de Tchingleputt. La ville noire de Madras fut occu-
pée sans résistance; mais les Anglais défendirent opiniâtrément la ville blanche, ou fort Saint-George, pendant deux mois : les assiégeants, qui avaient dilapidé les ressources de la ville noire, s'étaient bien vite retrouvés sans vivres ni argent; les assiégés étaient pourvus de tout. À la mi-février 1759, l’escadre anglaise reparut en rade; l’escadre française, très-mal commandée, après un second combat peu décisif, s'était retirée à l'Ile-de-France et ne revint pas à temps. Il fallut lever le siége. Godeheu et Lally avaient si bien tué cet esprit public élevé si haut par Dunes qu'on se réjouit du malheur de Lally, à Pondichéri autant qu’à Madras : il semblait que la colonie, comme le gouverneur, fût prise de vertige!
Tandis que Lally échouait devant Madras, les Anglais du Bengale envahissaient les provinces françaises de la côte d’Orissa, Bussi avait supplié en vain Lally de le laisser retourner à la défense de ses conquêtes. Les troupes frañco-indiennes du Dekhan, découragées par le rappel de leur illustre chef, furent battues et rejetées dans Masulipatam; le général imposé par Lally, le marquis de Conflans, se rendit, au moment où le soubahdar du Dekhan marchait à son aide et où des secours lui arrivaient de Pondichéri (4 avril 1759). Ce nom de Conflans devait être deux fois, dans une même année, bien funeste à l'honneur de la France!
Le soubahdar traita avec les Anglais : les Circars furent perdus et le nom français disparut du Dekhan, où il avait régné dix années.
L'issue de la lutte, concentrée désormais dans le Carnatic, ne pouvait plus être longtemps douteuse. La perte entière de l'Inde se préparait, comme celle du Canada. Les défenseurs du Canada pouvaient du moins se rendre cette justice, d’avoir fait les plus grandes choses avec les plus faibles moyens : dans l’Inde, au contraire, les plus admirables chances de victoire avaient été jetées au vent par la folie des hommes!
La France ne ressentit pas ces désastres aussi vivement qu’elle l'aurait dû. Son attention était distraite de ces événements lointains par des périls plus proches. William Pitt l’attaquait avee audace, non-seulement dans ses colonies, mais sur son propre territoire. Une flotte anglaise avait débarqué, le 5 juin 1758, douze