Flassan, t. VI, p. 146 et suivantes
2. Archives du Havre, t. I, p. 262 et suiv., d’après un journal ms. de M. Millot, premier échevin du Havre,
s’échouèrent sur la côte des Algarves. Les Anglais, sans respect pour le droit des gens ni pour la neutralité du Portugal, qu'ils étaient habitués à traiter en vassal, attaquèrent ces navires sous le canon des forts portugais, en brûlèrent deux et emmenèrent les deux autres.
Malgré ce grave échec, le cabinet de Versailles r’abandonna pas entièrement ses desseins; il renonça à la grande armée de Soubise, mais non point à l’expédition du duc d’Aiguillon, qui devait se diriger vers l'Écosse, par le canal Saint-George, sous la protection de la flotte de Brest, pendant qu’une escadrille, partie de Dunkerque, irait, par le nord de l'Écosse, faire une diversion en Irlande. Ce projet eût pu aboutir, si les troupes et les bâtiments de transport eussent été réunis à la flotte dans la rade de Brest; mais l'égoïste vanité du duc d’Aiguillon les avait retenus dans le Morbihan, où il commandait en chef, tandis qu’à Brest il eût été subordonné au maréchal de Conflans. Il falla donc que la flotte allât chercher ce convoi. Malgré cette perte de temps, Conflans eût réussi peut-être, en profitant de la tempête qui, au commencement de novembre, écarta la flotte ennemie qui croisait devant Brest; mais il ne partit de Brest que le 14. Le 20, il fut atteint par l'amiral Hawke à la hauteur de Belle-Isle. Conflans avait vingt et un vaisseau contre vingt-trois. Il n’avait pas autre chose à faire que de recevoir vaillamment le choc. Il voulut l’éviter, en passant à travers les écueils appelés les Cardinaux et en engageant sa flotte dans la baie, hérissée d’ilots et de brisants, que forme l’embouchure de la Vilaine. L’amiral Hawke, qui avait le vent, suivit intrépidement les Français, au risque de se perdre avec eux dans ces espèces de défilés maritimes. Le commandant de l’arrièregarde française, Saint-André du Verger, renouvela le dévouement du brave Sabran. Il se fit écraser pour arrêter l’ennemi et s'illustra par une mort glorieuse. Son équipage était presque détruit quand le pavillon fut amené. Les vaisseaux français, ballottés par une mer orageuse au milieu des rochers, se heurtaient les uns les autres sans pouvoir manœuvrer. Deux furent coulés : deux allèrent se briser sur les récifs. La nuit suspendit ce désastre. Au point du jour, Conflans échoua et brûla son vaisseau amiral et un autre navire dans l’anse du Croisic. Deux vaisseaux anglais se
[1759-1760] DÊSASTRE DE CONFLANS. b47
perdirent sur les bancs de sable en voulant poursuivre Conflans. L’avant-garde française, forte de sept vaisseaux, n'avait presque pas été engagée et eùt pu venger Saint-André et réparer la honte de Conflans. Son chef, Beaufremont, ne songea qu’à gagner le large et alla se réfugier à Rochefort. Une autre division de sept vaisseaux, à la faveur de la marée, entra dans la Vilaine, où l’on n’eñt pas cru que des frégates pussent pénétrer : elle se sauva ainsi, mais ne put ressortir. Les Anglais reprirent, devant la Vilaine et la Charente, le blocus qu’ils avaient entretenu devant Brest.
Cette déplorable catastrophe consommait l’humiliation de la France; la flotte, jusqu'alors intacte dans son honneur, tombait au niveau de l’armée de terre! La corruption, la mollesse et l’égoïsme de la cour avaient envahi la noblesse maritime après la noblesse militaire.
L’escadrille de Dunkerque était partie un mois avant le désastre de la Vilaine, sous les ordres d’un ancien corsaire appelé Thurot, très-redouté du commeïce anglais. Cet intrépide marin, après diverses aventures, exécuta sa descente en Irlande, au mois de février 1760, et prit la ville de Carrick-Fergus. C'était un vrai coup de désespoir, et qui ne pouvait que sacrifier de braves gens. Thurot fut tué et son escadrille fut prise !.
Le cabinet de Versailles, ployant sous ces revers décisifs, renonça à toute entreprise maritime. Les plus tristes nouvelles étaient arrivées coup sur coup d'Amérique.
Il n’y avait eu jusque-là, aux Antilles, qu’une guerre de corsaires, fort à l’avantage des Français, avec quelques rencontres d’escadres, sans succès marqués de part ni d'autre. A la mi-janvier 1759, une escadre anglaise de dix vaisseaux de ligne, escortant une expédition de six mille soldats, attaqua la Martinique, la plus riche des Petites-Antilles françaises et la plus importante par sa position centrale et par ses nombreux et intrépides armateurs, Les Anglais débarquèrent sans grand obstacle : l’île était fort mal en défense; cependant, une première attaque contre un morne (colline) qui domine le Fort-Royal ayant été repoussée par ur
1. Mercure historig., t. CXLVII, p. 298, 384. — Sainte-Croix, t. Il, p.278 et pièces. — Vie privée de Louis XV, t. III, p. 204. — Hém. de Duclos, p. 658,
corps de milice qui n’avait pas même d'artillerie, les Anglais renoncèrent soudainement à leur dessein et se rembarquèrent pour aller assaillir la Guadeloupe (23-24 janvier). Ils y obtinrent plus de succès. Leurs galiotes à bombes réduisirent en cendres la ville de la Basse-Terre; ils descendirent et trouvèrent la citadelle abandonnée; le Gouverneu: d2 ta Guadeloupe montra aussi peu d'énergie que de talent, as les habitants y suppléèrent. Cette brave population profita es nombreux accidents de terrain qu'offre son île et disputa opiniâtrément chaque morne, chaque défilé, chaque torrent. La lutte se prolongea trois mois entiers. Le moindre secours eût contraint les envahisseurs à la retraite. Une escadre de neuf vaisseaux était arrivée de Brest à la Martinique au milieu de mars : elle y resta plus d’un mois immobile et ne parut en vue de la Guadeloupe que le 21 avril. Les habitants, forcés de poste en poste et réduits à une extrême disette, venaient de capituler le jour même! -
La Désirade, les Saintes, la Petite-Terre et Marie -Galande suivirent la destinée de la Guadeloupe ‘.
Tandis que la Guadeloupe succombait, la campagne se rouvrait au Canada. L'hiver s’était écoulé plein de sombres présages pour cette vaillante colonie. À tous ses maux s’ajoutait la discorde, compagne trop ordinaire du malheur. Le général se plaignait du gouverneur, le gouverneur, du général; celui-ci, trop accoutumé peut-être aux guerres régulières d'Europe et ne tenant pas assez de compte de la nature des éléments coloniaux, d’ailleurs aussi droit, aussi ferme d'esprit que de cœur; celui-là, manquant des lumières et de la fermeté nécessaires contre les énormes abus qui entravaient une défense déjà si difficile. Personnellement probe et dévoué, M. de Vaudreuil était aveuglé par l’intendant Bigot, qui, ligué avec le munitionnaire général et toute une faction de concussionnaires, avait élevé, d'année en année, sur la ruine publique sa scandaleuse fortune et celle de ses complices. Les dilapidations avaient grandi sans mesure, depuis qu'en 1757, on avait mis en entreprise, c’est-à-dire en monopole, l’approvisionnement de l’armée, auparavant en régie. Les lettres de change
1, Mercure historig., t. CXLNII, p. 43. — Vie privée de Louis XV, t. Il, p. 196. — Cont. de Hume, 1. XXXI.