PERTE DE LA GUADELOUPE. CANADA
tirées sur la France menaçaient d'aller, pour 1759, à une trentaine de millions. Les dépenses du Canada avaient atteint déjà ce chiffre l’année précédente!. Cependant, sans de puissants secours en soldats, en munitions, en vaisseaux, la perte du Canada était imminente pour cette campagne même, ainsi que le général Montcalm l’avait formellement annoncé au ministre de la guerre dans une longue et triste lettre qui est comme son testament et le testament de la colonie?
Le ministère répondit à cet appel désespéré par un entier abandon. Choiseul était absorbé par sa descente en Angleterre et s’imaginait sauver le Canada dans Londres ! Une lettre du ministre de la guerre, Belle-Isle, qui se croisa avec celle de Montcalm, est un des plus douloureux monuments de ces jours de honte et de vertige.
« Je suis bien fâché d’avoir à vous mander que vous ne devez « point espérer de recevoir de troupes de renfort. Outre qu’elles « augmenteraient la disette des vivres que vous n’avez que trop « éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne « fussent interceptées par les Anglais dans le passage; et, comme « le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportion- « nés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer. « les efforts que l’on ferait ici pour vous en procurer n'auraient « d’autre effet que d’exciter le ministère de Londres à en faire de « plus considérables pour conserver la supériorité qu’il s’est ac- « quise dans cette partie du continent (19 février 1759) ».
Dans d’autres dépèches, le ministère prévoyait même le cas où la colonie serait réduite à capituler et paraissait en prendre son parti ?.
L'héroïque population canadienne, abandonnée de la mère-
1. Garneau, t. III, p. 80, 282.— Il faut tenir compte, sans doute, pour expliquer un chiffre si élevé, de la cherté des vivres dans un pays où la culture était presque abandonnée, mais, suivant le rapport de Montcalm, les fournisseurs faisaient des bénéfices de cent à cent cinquante pour cent. V. dans Dussieux, le Canada sous la domination française, p.75 et suivantes, les extraits de la correspondance de Montcalm, du commissaire des guerres du Doreil, ete., qui ne purent venir à bout de faire rappeler Bigot, soutenu par un puissant complice jusque dans le cabinet du ministre.
2. Cette lettre, du 12 avril 1759, est aux archives de la Marine.
3. Garneau, t. II, p. 153. — Rapport au ministre sur les lettres du gouverneur Vaudreuil, du 28 décembre 1758. Ms. aux archives de la Marine,
patrie, pour laquelle elle s’immolait, n’eut pas un moment la pensée de poser les armes. Elle se leva en silence, jusqu’au dernier homme. L’ennemi s’avançait de toutes parts. Au mois d’octobre précédent, un traité habilement ménagé par les chefs des Anglo-Américains avait enlevé à la France la plupart de ses alliés indiens; les peaux rouges, prévoyant la ruine du Canada, n’avaient pas cru devoir attendre la catastrophe pour accepter la paix avec les futurs conquérants. Le changement d’attitude des sauvages donna de grandes facilités à l'invasion, préparée par quaire routes à Ja fois. Vingt vaisseaux de ligne et de nombreux bâtiments légers escortant un convoi de dix mille soldats réguliers, sous les ordres du général Wolfe, jeune homme plein de feu et d'énergie, partirent de Louisbourg et entrèrent dans le Saint-Laurent, qu’ils remontèrent vers Québec. Douze mille soldats et miliciens, commandés par le général en chef Amherst, se portèrent sur le lac du Saint-Sacrement, d’où ils devaient descendre par le lac Champlain vers le Saint-Laurent. Un troisième corps anglo-indien, aux ordres du général Prideaux, devait enlever Niagara et, de là, marcher à Montréal pour se joindre aux deux autres sur le Saint- Laurent. Un quatrième eorps, plus faible, était chargé d’expulser les Français du lac Ontario. Tout cela faisait au moins trente mille hommes de troupes de terre et dix-huit mille marins et soldats de marine. Le Canada ne comptait guère que cinq mille soldats et quinze mille habitants en état de porter les armes, c’est-à-dire, en armant les vieillards de soixante ans 3 les enfants de seize, le tiers à peu près des forces de l'invasion!
De faibles détachements furent expédiés sur les points principaux des frontières, et le gros de l’armée fut concentré à Québec, but capital de l’ennemi. Toute la population mâle y vint, abandonnant ses champs au risque de mourir de faim; les femmes et les jeunes enfants voituraient les vivres et les munitions. Par un suprème effort, on avait réuni treize à quatorze mille combattants, dont trois mille soldats réguliers et quelques centaines de sauvages demeurés fidèles. L'armée s’établit sur la rive gauche du Saint-Laurent, entre les cascades de la rivière de Montmorenci, qui se jette dans le Saint-Laurent par un saut de deux cent soixante pieds, et la vallée de la rivière Saint-Charles; elle proté-
(1759] HÉROISME DES CANADIENS, 504
geait de là l’île du fleuve à la pointe orientale de laquelle est situé Québec. La flotte anglaise parut le 25 juin devant Québec. Elle avait évité les bancs et les bas-fonds du fleuve, grâce à la trahison d’un officier de marine prisonnier, qui lui avait servi de pilote. Il s'appelait Denis de Vitré. Ce fut le seul traître qu’eût produit le Canada,
Les Français essayèrent en vain d’incendier la flotte ennemie avec des brülots et des radeaux enflammés. Les Anglais réussirent mieux à brûler Québec; n’osant assaillir de front ni la ville ni le camp, ils descendirent sur la rive droite du Saint-Laurent et, de là, écrasèrent la ville de leurs bombes et dévastèrent au loin le pays, barbaries inutiles qui ne pouvaient décider le sort de la guerre. Ils tentèrent de remonter le fleuve au-dessus de Québec, afin de tourner la position de Montcalm; la largeur du bras du Saint-Laurent qui est entre la rive droite et l’île de Québec, permit à leur flotte de passer, malgré les baîteries de la ville; mais ils jugèrent le débarquement trop difficile sur les derrières du camp français et revinrent au projet non moins périlleux d’une attaque de front. Protégés par une artillerie formidable, ils entreprirent de débarquer sur la gauche du camp et de forcer les gués du Montmorenci, au-dessus et au-dessous de la grande cascade. Ils furent partout repoussés avec perte (31 juillet). Les carabines de nos chasseurs canadiens triomphèrent de leurs canons. Le général Wolfe désespéra du succès et tomba malade de chagrin.
Les autres généraux anglais étaient plus heureux et triomphaient sans gloire par l'énorme supériorité du nombre. Deux mille six cents Français, qui défendaient les lacs du Saint-Sacrement et Champlain contre douze mille ennemis, furent réduits à faire sauter les forts de Carillon et de Saint-Frédéric, et à se replier jusqu’à l'extrémité nord du Champlain, où ils arrêtèrent le général Amherst. Quelques centaines d’autres s'étaient vus contraints de rendre le fort de Niagara, après que les petites garnisons des postes des grands lacs eurent été accablées.en voulant les secourir (25 juillet). Tout l'Ontario était à l'ennemi.
Quelques troupes furent détachées de l’armée de Québec pour soutenir la peignée d'hommes qui défendaient le haut du Saint-
Laurent. Beaucoup de Canadiens, croyant Québec sauvé pour cette année, étaient retournés couper leurs blés. L’ennemi, cependant, s’apprêtait à un nouvel effort. Les lieutenants de Wolfe lui avaient conseillé de tenter, pour la seconde fois, un débarquement sur la rive gauche, au-dessus de la ville. La flotte anglaise remonta le fleuve durant plusieurs lieues. Montcalm détacha Bougainville avec trois mille hommes pour observer les mouvements de l'ennemi. Dans la nuit du 12 au 13 septembre, la flotte anglaise se rabattit brusquement sur Québec et débarqua l’armée dans l’anse du Foulon, à un quart de lieue au-dessus de la ville : les Anglais gravirent des falaises qu’on avait crues inaccessibles, et surprirent nos avant-postes. Montcalm accourut du camp avec quatre mille cinq cents hommes seulement; il avait fallu laisser le camp garni, et Bougainville était loin. Montcalm chargea les Anglais ponr ne pas leur laisser le temps de se retrancher. Cette attaque précipitée vint se briser contre une masse de neuf à dix mille soldats réguliers. Les deux généraux, Wolfe et Montcalm, tombèrent presque en même temps blessés à mort. Les Français furent rejetés vers la ville. Le colonel Bougainville, depuis fameux comme navigateur? revint trop tard pour changer le sort de la journée; le conseïi de guerre ne crut pas qu’on püt renouveler le combat. Le camp fut évacué et l’armée se replia dans la direction des Trois-Rivières, laissant une garnison dans Québec. Trois jours après, sur les instances du principal lieutenant de Montcalm, du chevalier de Lévis, accouru de Montréal , On se reporta en avant; On était presque en vue de Québec, lorsqu’on apprit que le commandant venait de capituler contrairement à ses instructions (18 septembre).
Les Franco-Canadiens se retirèrent sur la rivière de Jacques Cartier. I] ne leur restait plus, de l'immense Canada, que la contrée resserrée entre le nord du lac Champlain, l’est de l'Ontario et Trois-Rivières.
1. On voit à Québec un obélisque de granit sur les deux faces duquel sont gravés les noms de Wolfe et de Montcalm, avec l'inscription suivante : Mortem virtus, communem famam hisloria, monumentum posteritas dedit. « Leur courage leur a donné même mort; l'histoire même renommée; la postérité même monument, »
2. Les deux grands navigateurs Cook et Bougainville se trouvaient en présence dans cette campagne.