CHUTE DU CANADA
Ils ne songèrent point à traiter. Ils élevèrent la voix une dernière fois vers la mère-patrie. On leur envoya trois ou quatre bâtiments chargés de munitions, qui furent pris par les Anglais, et l’on ne paya point leurs lettres de change! Le gouvernement leur devait plus de 40 millions!
Trois armées allaient se resserrer sur eux pour les écraser. Ils les prévinrent par un coup de main sur Québec. L'hiver leur avait donné quelques mois de répit. Le 20 avril 1760, dès que le Saint-Laurent fut à peu près dégelé, le général de Lévis marcha par terre et par eau avec sept mille hommes. Le 25, sa petite armée se réunit sur la rive gauche : elle franchit, par une habile manœuvre, la rivière du Cap-Rouge et fit replier les avant-postes anglais. Le commandant de Québec, le général Murray, se porta rapidement en avant avec six mille soldats et vingtdeux canons, et attaqua les Français en marche et sans leur artillerie, qui était en arrière avec une réserve. M. de Lévis rangea ses troupes en bataille sous un feu meurtrier, enfonça les Anglais, les mit en pleine déroute et prit leurs canons (28 avril). Si les Français n’eussent été harassés de fatigue, ils fussent probablement rentrés dans Québec pêle-mêle avec leurs ennemis. Il fallut entreprendreun siége, avec des pièces de campagne pour toute ressource contre la puissante artillerie des remparts. Les Canadiens s’imaginaient qu’on allait leur envoyer de l'artillerie de France. Ils avaient toujours les yeux tournés vers le bas du Saint-Laurent. Ce furent des vaisseaux anglais qui leur apparurent (9-15 mai).
Le siége fut levé : tout était perdu. Les Canadiens prolongèrent la lutte plusieurs mois encore. Deux cents hommes enfermés dans le fort de Lévis, sur le haut du Saint-Laurent, arrêtèrent douze jours les onze mille combattants du général Amherst! Les trois corps d'armée ennemis se réunirent enfin, du 6 au 8 septembre, devant Montréal, place à peu près sans défense, où s'étaient concentrés les débris du Canada. Le 8 septembre 1760, fut signée la capitulation qui effaça la Nouvelle-France de la carte du globe. Les Canadiens conservèrent leurs biens, leur religion, et se reconnurent sujets du roi d'Angleterre. Les principaux habitants s’expatrièrent à la suite des trois mille soldats et marins qu’on embarqua pour la France.
Ainsi tomba cette race d'hommes que l'habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l’Inde, on avait pu admirer quelques grands hommes; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand. La monarchie n’avait su ni développer le Canada ni le défendre. La chute du Canada, célébrée par l'Angleterre avec tant d'ivresse, prépara des vengeurs aux vaincus dans leurs propres conquérants : l'expansion qu’elle donna à la puissance et à l’orgueil des Anglo-Américains les mûrit pour l'indépendance. La chute de la Nouvelle-France donnait un monde à l'Angleterre, mais ne le lui donnait pas pour longtemps *.
On à peine à s'arracher au spectacle de ces glorieuses infortunes pour retourner à l’extravagante guerre continentale, qui en avait été la cause.
Chaque année la Westphalie et la Hesse dévoraient des milliers de nos soldats, sans qu’on fût plus avancé à la fin qu'au commencement de la campagne, la supériorité des généraux ennemis compensant la supériorité numérique de nos troupes. A la fin de 1758, la principale armée française était restée sur, le Bas-Rhin; l'autre corps, sur le Bas-Mein. Vers le printemps, le prince Ferdinand de Brunswick voulut profiter de cette séparation pour accabler le moindre et le plus avancé des deux corps d'armée. Il vint fondre, avec toutes ses forces, sur les Français, campés à Bergen, en avant de Francfort. Soubise ne commandait plus l’armée de Hesse : on l'avait rappelé pour lui destiner l’armée d'Angleterre; son successeur, le lieutenant général duc de Broglie, avait choisi une très-bonne position; Ferdinand de Brunswick fut repoussé avec une perte considérable, quoiqu'il eût de
1. Garneau, Hist. du Canada, t. III, 1. X. — Nous ne quittons pas sans émotion cette Histoire du Canada, qui nous est arrivée d’un autre hémisphère comme un témoignage vivant des sentiments et des traditions conservés parmi les Français du Nouveau Monde après un siécle de domination étrangère. Puisse le génie de notre race persister parmi nos frères du Canada dans leurs destinées futures, quels que doivent être leurs rapports avec la grande fédération anglo-américaine, et conserver une place en Amérique à l’élément français! — V. aussi Dessieux, le Canada sous la domination française, 1. IT, XLVI-L. — Un petit - neveu de Montcalm, M. le marquis d'Espeuilles, a réuni sur la vie de son grand-oncle , et sur l’ensemble de la guerre du Canada, des documents dont la publication serait d’un haut intérêt, et
parmi lesquels figure un journal écrit par Bougainville. — Contin. de Hume, 1. XXXI, — Mercure historig., t. CXLVI-CXLIX. — Vie privée de Louis XV, t. III, p. 199,