‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 298 sur 327 · BRUNSWICK, BROGLIE ET CONTADES · texte numérisé non relu

BRUNSWICK, BROGLIE ET CONTADES

beaucoup l’avantage du nombre; c’était le premier échec qu'il eût essuyé en personne (13 avril 1759).

Ce début promettait : on parut vouloir le soutenir. Le maréchal de Contades prit le commandement des deux armées françaises réunies, envahit la Hesse et se porta sur le Weser, afin de couper l’armée ennemie du Hanovre. Ferdinand de Brunswick accourut se poster en face des Français, près de Minden, et tàcna de se faire attaquer. Contades, en effet, très-supérieur à l'ennemi, descendit en plaine. Ferdinand avait fait retrancher et occuper, par un corps d'infanterie, le village de Todtenhausen, un peu trop en avant de ses lignes. Si le duc de Broglie, commandant de l’aile droite française, eût exécuté les instructions de Contades et attaqué le village à la pointe du jour, il l'eût probablement emporté et Ferdinand eût été fort compromis; mais Broglie hésita, prétendit que toute l’armée ennemie était derrière Todtenhausen et alla demander de nouvelles instructions. Contades, général de cabinet, sans coup d'œil et sans décision, perdit le temps à délibérer. Les ennemis, cependant, avançaient, se formaient et prenaient l'offensive contre l’autre aile et contre le centre des Français. La cavalerie française, lancée confusément, sans ensemble et de manière à masquer notre canon, fut mise en déroute par le feu de l'artillerie et de l'infanterie ennemies. Une partie de notre infanterie fut rompue à son tour. Contades ordonna la retraite (4er août). On prétendit la cause de la défaite pire que la défaite même : Contades accusa Broglie de lui avoir fait perdre volontairement la bataille en n’attaquant pas à temps, et, malheureusement, l'accusation n’était pas absolument absurde : il est certain, du moins, que Broglie visait à supplanter son chef et qu’il y “réussit. Dans cette démoralisation presque universelle, l'ambition égoïste des généraux pouvait avoir de terribles effets : déjà le comte de Maillebois avait été fortement soupçonné d’avoir voulu faire perdre au maréchal d'Estrées la bataille de Hastenbeck".

1 Ces criminelles jalousies n’étaient pas inconnues non plus dans l’armée ennemie. On accusa lord Sackville, général de la cavalerie anglo-hanovrienne, d’avoir empêché le prince Ferdinand de compléter sa victoire, en n’exécutant pas l’ordre de charger les Français dans leur retraite. Lord Sackville fut rappelé et dégradé par un conseil de guerre,

Contades, découragé, ne tenta aucun effort pour réparer son échec, abandonna presque toute la Westphalie et la Hesse, et ne s'arrêta que derrière la Lahn, vers Giessen, presque au point d’où il était parti. Ferdinand de Brunswick put, tout à son aise, détacher de gros corps qui battirent les Würtembergeois, alliés de la France et de l’Autriche, et qui allèrent au secours du roi de Prusse!

Frédéric avait été moins heureux que Ferdinand : son génie et sa force semblaient s’épuiser dans la lutte colossale qu’il soutenait. Établi, au printemps, sur les confins du Brandebourg et de la Silésie, entre les Russes cantonnés en Pologne et les Autrichiens hivernés en Bohème, il n'avait rien tenté pour obliger les Autrichiens à combattre avant que l’armée russe rentrât en campagne. Au mois de juillet, les Russes se concentrèrent à Posen et se portèrent en avant : les Autrichiens entrèrent en Lusace afin de donner la main aux Russes dans le Brandebourg. Le 23 juillet, le corps d'armée prussien qui faisait face aux Russes essuya une défaite entre Zullichau et Crossen. Frédéric laissa le gros de son armée de Silésie à son frère Henri de Prusse et courut avec un renfort joindre l’armée battue; mais il ne put empêcher le général autrichien Laudon de mener au Russe Soltikoff un gros Corps détaché de l’armée de Daun. Le roi de Prusse attaqua néanmoins plus de quatre-vingt mille hommes avec quarante ou quarantecinq mille. Il tourna et força une partie des positions russes, avec un effroyable massacre de leur infanterie, puis il se brisa contre un autre poste défendu par l’Autrichien Laudon : les Russes se rallièrent; les Prussiens se rompirent et se mirent en déroute complète (13 août). De l’aveu de Frédéric lui-même ; la Prusse était perdue ce jour-là, si les Russes avaient su mettre à profit leur coûteuse victoire de Kunersdorf, Heureusement pour les Prussiens, Soltikoff déclara qu’il en avait fait assez et que c'était au tour du maréchal Daun de sacrifier ses Autrichiens. Soltikoff savait l'admiration passionnée du grand-duc héritier de Russie pour le roi de Prusse et craignait de se faire, de son futur maître, un irréconciliable ennemi, s’il faisait périr le grand Frédéric.

1. Frédéric IT, Guerre de Sept Ans, t. Il, ©. x. — Mém. de Napoléon, t. VII, Précis, ete., ce. v. — Mém. de Rochambeau, p. 130.

1759] REVERS DE FREDÉRIC. 557

Les Autrichiens ne perdaient pas tout à fait leur temps : renforcés par les contingents de l’Empire, ils reprenaient la Saxe presque entière, et Dresde, enfin, le 3 septembre; mais ils ne firent pas une pointe sur Berlin, comme ils l’auraient pu, tandis que Frédéric ralliait devant les Russes les débris de son armée. Soltikoff opéra si mollement en Brandebourg, en Lusace, en Silésie, que Frédéric, avec une poignée de soldats, finit par le faire rentrer en Pologne pour hiverner, sans garder une seule place prussienne.

L'armée de Silésie, cependant, cherchait à reprendre la Saxe aux Autrichiens : Frédéric s’y porta au mois de novembre et jeta un corps de dix-huit mille hommes sur les derrières de Daun, pour l’inquiéter sur ses communications et l’obliger à rentrer en Bohème. Le corps prussien, aventuré beaucoup trop loin de la ligne d'opérations du roi, fut cerné par trente ou quarante mille Autrichiens, et mit tout entier bas les armes, comme naguère les Saxons à Pyrna (20 novembre). Ce désastre assura aux Auirichiens Dresde et la moitié de la Saxe; mais Frédéric, secouru à temps par un fort détachement de l’armée hanovrienne, se cantonna intrépidement devant l'ennemi au cœur du pays que l'on se disputait.

I1 semblait impossible que Frédéric soutint encore une campagne semblable sans succomber. Si son courage restait inébranlable, son corps s’usait à cette terrible vie, et son royaume s'usait comme sa personne. On a peine à comprendre comment il venait à bout de refaire son armée chaque année et surtout de la faire vivre.

Ainsi, par une raillerie du sort, la guerre autrichienne, dont la monarchie française s'était faite l’auxiliaire, paraissait devoir réussir finalement à coups d'hommes, à force de sang et d’obstination : la guerre française n’aboutissait qu’à une série de désastres toujours croissants.

Les moyens de soutenir cette double guerre, l’une si malheureuse, l’autre si insensée et si honteuse, diminuaient tous les jours. L'état des finances françaises était effrayant. D'après un compte rendu au roi par le contrôleur général Boulogne, en 1758, le peuple payait à l'État, aux fermiers généraux, au clergé,

aux seigneurs, environ 417 millions, non compris la dîme ecclésiastique, une partie des droits féodaux et les taxes municipales et provinciales, ce qui pouvait ajouter, disait-on, 80 et quelques millions. Cette évaluation était évidemment bien au-dessous de la vérité : M. de Boulogne ne comptait que pour 26,700,000 fr. les bénéfices des fermiers et de leurs employés, et les frais d’administration ! Cela n’était pas sérieux ‘. Quoi qu’il en soit, le revenu ordinaire de l'État, en 1758, était de 236 millions, non compris 102 millions de revenus aliénés à temps ou à perpétuité. En ajoutant certaines sources de revenus dont la nature ne nous est point expliquée, la rececti Ge 1759 était évaluée d’avance à 285 millions; la dépense projetée à 418. C'était donc un déficit prévu de 133 millions. Il alla bien plus loin! La dépense dépassa 503 millions, et le déficit 217. Plus de 100 millions étaient mangés d'avance sur les recettes générales et plus de 150 millions étaient dus aux receveurs et aux fermiers sur les années précédentes. On avait fait, en 1757, pour 136 millions d’affaires extraordinaires, emprunts, loteries, rentes viagères; on en avait fait moins en 17582. Cette ressource tarissait; les emprunts, si séduisante qu’en fût la forme, si élevé qu’en fût l'intérêt, ne se remplissaient plus. D’une autre part, on ne pouvait augmenter les tailles ni les aides sans pousser le peuple au désespoir.

Le contrôleur général Boulogne était à bout. On le remplaça par un homme à expédients, M. de Silhouette, sur qui l’on fondait de grandes espérances (mars 1759), et qui débuta par créer 72,000 actions de 1,000 fr. sur les fermes, avec attribution aux actionnaires de la moitié des bénéfices que faisait la compagnie des fermiers généraux. C'était une vraie hanqueroute que l’État

1. Le casuel ecclésiastique n’est évalué qu’à 3,500,000 fr., ce qui est encore moins vraisemblable. — Les annates, dispenses, ete., rendent, dit-on, 3,600,000 fr. à la cour de Rome. — Le clergé cachait de son mieux le chiffre réel de son revenu, La dime coûtait, à elle seule, au moins 120 millions au peuple, frais compris! — Pour apprécier relativement le poids du fardeau populaire, il faut tenir compte, non pas seulement de la suppression des priviléges, non pas seulement de l'énorme accroissement de la population et de la richesse, mais de l’immense dépréciation des métaux précieux,

2. En 1758, l'assemblée du clergé donna 16 millions, suite des promesses faites pour payer l'abandon des plans de Machault. Le gouvernement exigea, de toutes leg villes, faubourgs et bourgs, un don gratuit annuel pour six ans. Ÿ. Journal de Louis XV, t. Il, p. 148. — Anciennes Lois françaises, t. XXII, p. 279. :

2759] BOULOGNE mr >iNHOUETTE. 559 faisait aux fermiers; mais l’opinion n’était pas disposée à prendre parti pour ces publicains enrichis de la dépouille populaire, et dont le luxe effréné offrait un contraste si choquant avec la détresse des provinces'. Les 72,000 actions furent souscrites sans scrupule. Une opération du même genre fut exécutée sur la ferme des postes. Silhouette suspendit, pour le temps de la guerre et deux ans après, les exemptions de tailles attachées aux offices, en exceptant les membres des cours supérieures, des bureaux de finances et les officiers militaires. Une autre déclaration ordonna la révision des pensions et leur réduction à la somme totale de 3 millions, non compris les pensions des princes du sang, celles accordées aux militaires comme supplément de solde ou annexées aux charges de divers officiers des cours supérieures, celles des académies, facultés, etc. (17 avril).

Le public applaudit; les courtisans n’osèrent crier, mais firent mieux, comme on va le voir. La cour censée réformée, Silhouette prétendit réformer le roi lui-même; il pria Louis de donner à ses sujets l'exemple des sacrifices qu’il leur imposait et proposa, pour commencer, la réforme du fonds destiné au jeu du roi. Louis ne refusa pas tout d’abord; « mais le ministre des affaires étrangères (Choiseul), voyant que le désæuvrement du roi, faute du jeu, allait désorganiser la société de Sa Majesté, offrit de prendre sur les fonds des affaires étrangères la somme nécessaire pour le jeu, ce qui fut accepté. Il en fut de même de la plupart des autres plans de réforme?, » La déclaration sur les pensions eut le même sort que le reste.

« Les réformes, d’ailleurs, ne pouvaient atteindre que les dépenses patentes, toute la prévoyance et l’économie du ministre le plus habile devaient échouer contre l’énormité toujours croissante des dépenses cachées sous le voile des acquits de comptant, dont la disposition, abandonnée en quelque sorte à une favorite, servait à entretenir ses prodigalités. Les bons du comptant, qui, vingt ans auparavant, variaient de 20 à 30 millions, à l’époque des

1. La banqueroute n’était pas de cinquante pour cent, comme il le semble, parce que Silhouette débarrassa les fermes d’une foule de pensions et de parts d'intérêts gratuites dont la faveur et l'intrigue les avaient chargées.

2. Monthion, Particularités sur les Ministres des finances, art, SILHOUETTE. — Hey eure hist., t. CXLVI, p. 523.

réformes proposées par M. de Silhouette, dépassèrent 117 millions! !» Il n’est pas besoin de dire que la Pompadour et le Parcaux-Cerfs ne coûtaient point 117 millions par an?; mais les acquits au comptant couvraient toutes les dépenses irrégulières, déclassées, rejetées d’un service sur un autre, chaos où personne au monde ne pouvait plus se reconnaître et contre lequel protestait sans cesse inutilement la chambre des comptes. Ce n’était pas, d’ailleurs, seulement pour ses maîtresses que Louis XV puisait dans l'Epargne, si mal nommée. Il y puisait pour sa cassette privée, qu'il faisait valoir de son mieux, comme un bourgeois aviséÿ : c'était là ce qui lui restait des maximes d'économie enseignées par Fleuri. 11 avait pris la garde des sceaux pour s'approprier les revenants-pons. On n’avait jamais vu roi de France se faire une fortune particulière; aucun symptôme, peut-être, n’annonçait d’une façon aussi frappante la ruine morale de la royauté. On verra bientôt le successeur de Louis le Grand figurer parmi les spéculateurs les plus déhontés de son royaume!

Le contrôleur général fut bien obligé d’en venir à de nouveaux impôts. Il s’efforça de les rendre le moins onéreux possible aux classes souffrantes. Il fit décréter une subvention générale proportionnelle sur tous les revenus fonciers et mobiliers, sans exception aucune; c'était toujours la même pensée, la dime de Vauban, reprise tour à tour par Desmarets, par Fleuri, par Machault, toujours superposées à la masse des impôts existants, contrairement au principe de Vauban, et toujours repoussée ou dénaturée dans l'application par la résistance des privilégiés. Silhouette avait du moins l'intention de dégrever plus tard, d’une

1. Bailli. Hist. financière de la France, t. Il, p. 142. — Vie privée de Louis XV, t. II, p. 125.

2. Ni probablement même jamais 117 millions en tout. D’après le Relevé des dépenses de madame de Pompadour, publié par M. Le Roi, bibliothécaire de la ville de Versailles (Paris, Dumoulin, in-80), madame de Pompadour aurait fait, en tout, 37 millions de dépenses personnelles pendant son règne. V. aussi un article de M. L. Lacour sur le Parc-aux-Cerfs, dans la Revue française du 20 octobre 1858. — Le Parc-aux-Cerfs n’avait pas l'importance qu'on lui suppose vulgairement; mais on confond, sous ce nom devenu typique, l’ensemble des débauches secrètes de Louis XV.

3. Quand il perdait au jeu, il remplaçait sa perte aux dépens du trésor. On cite un trait piquant de sa bonne administration privée, « Ne placez pas sur le roi, disait-il “n jour à son homme d’affaires, on dit que cela n’est pas sûr. »

Page 1