D'ORLÉANS ET DU MAINE
dont Saint-Simon exagère si fort et la portée et la noirceur, n'avait aucune des qualités nécessaires au rôle qu’il ambitionnait ou plutôt que lui imposait sa femme. Point d’élan, point d'audace, rien de ce qui attire les hommes, rien de ce qui les engage et les retient dans une action commune, de petites intrigues puériles et peureuses là où il eût fallu la hardiesse et la décision des grands coups; en un mot, rien d’un chef de parti. Malgré d'énormes défauts, le duc d'Orléans avait sur un tel adversaire une évidente supériorité. Trop amolli par les voluptés, trop plongé dans une sensuelle insouciance pour être capable d’une ambition forte et soutenue, il savait se réveiller pour un jour d'action; il n’avait pas une grande soif du pouvoir; mais, son amour-propre une fois en jeu, il considéra l’affaire comme une partie à gagner et fit ce qu’il fallait pour y réussir. Tout le monde était convaincu qu’il la gagnerait, cette partie; aussi chacun avait-il voulu se donner le mérite de ne pas attendre l’événement; le maréchal de Villars et les principaux ducs et pairs avaient assuré Philippe de leur concours; à l'exception du premier président de Mesmes, frivole courtisan de la duchesse du Maine, les hommes influents du parlement, le procureur-général d’Aguesseau en tête, étaient décidés pour Philippe, par haine des constitutionnaires (partisans de la bulle Unigenitus), qui se ralliaient au duc du Maine; les colonels des gardes françaises et suisses avaient vendu leur appui au duc d'Orléans; le commandant de l'artillerie, Saint-Hilaire, et le lieutenant de police, d’Argenson, lui étaient acquis; les hommes mêmes sur lesquels du Maine croyait pouvoir compter avec la plus entière certitude l’avaient d'avance trahi en révélant à son rival les dernières volontés de Louis XIV et les moyens de les mettre à néant; jusqu’au chancelier Voisin, jusqu’au maréchal de Villeroi, jusqu’au duc de Noailles, neveu par alliance de madame de Maintenon! Le public, étranger aux intérêts et aux menées des courtisans, penchait en masse du même côté, par réaction contre l’austérité dévote de la vieille cour et contre les persécutions religieuses. L’issue d’une lutte engagée sur un terrain si bien préparé et contre un tel adversaire n’était pas dou-
1. Le duc de Guiche, colonel des gardes françaises, reçut 600,000 francs pour ce marché. V. Saint-Simon, t. XII, p. 217.
teuse, et le duc d'Orléans n’eut pas grand mérite à ne point accepter les offres d'argent, de vaisseaux et de soldats que lui avait fait faire le roi Georges Ie par son ambassadeur, lord Stairs; les égards témoignés par Philippe à lord Stairs attestèrent que Philippe ne s’estimait point offensé de ces offres et ce fut le commencement d’une liaison entre les maisons de Hanovre et d'Orléans, qui eut de tristes suites pour la France.
Maintenant, par quel expédient Philippe allait-il se saisir de ce pouvoir que Louis XIV mourant avait tâché de lui interdire? Parmi les conseillers intimes de ce prince, il en était un qui tranchait bizarrement avec tous les autres, avec ces complices des soupers du Palais-Royal, que Philippe, le fanfaron de crimes, glorifiait à sa manière en les nommant ses roués, « parce qu'ils avaient mérité de l'être. » Cet ami, qu’on voyait chez Philippe souvent le matin et jamais le soir, c'était le rigide, caustique et religieux Saint-Simon. Très-attaché naguère au duc de Bourgogne, puis défenseur courageux et opiniâtre du duc d'Orléans contre de cruelles accusations, il se croyait enfin appelé à une haute influence longtemps et impatiemment attendue, et, pour avoir rêvé sur tout, il se jugeait capable de tout diriger. Possédé d'une idée fixe qu’il poussait jusqu’à la monomanie, la grandeur politique des ducs et pairs, imaginaires héritiers des douze pairs de France et des grands vassaux, il avait donné à Philippe l'avis de réunir les ducs-et-pairs, de se proclamer régent du royaume devant eux et devant le reste de la cour, et de n’aller qu'après au parlement pour y faire purement et simplement la déclaration de régence : si l’adoration des ducs et pairs était le premier article de foi de Saint-Simon, le second était le mépris du parlement et de la robe. Aussitôt que Louis XIV eut fermé les yeux, toute la cour se pressa chez le duc d'Orléans. Chacun le traita de régent et une partie des grands lui firent les mêmes instances que Saint- Simon. (était là un reste de ces idées aristocratiques caressées naguère autour du duc de Bourgogne. Philippe ne se laissa point éblouir : il sentit que le parlement, malgré son long abaissement et son long silence, présentait, pour fonder une autorité régulière, un point d'appui plus solide que les ducs et pairs, qui n'étaient point un corps, qui n'étaient rien de défini et dont la prérogative