LE PARLEMENT ET LAW
pas fait une distinction tout élémentaire, c’est que, si plusieurs têtes sont utiles pour réglementer, il ne faut qu'un seul bras pour exécuter; on eût pu mettre un frein à l’arbitraire des ministres, sans supprimer des agents aussi indispensables. L'opinion s'était déjà retournée contre ces conseils, objets d’un si vif engouement, et le parlement lui-même en avait récemment demandé la suppression. Cette suppression fut prononcée par le conseil de régence, le 24 septembre, et le régime ministériel fut rétabli à peu près comme par le passé ; l'abbé Dubois, qui y avait eu la principale part !, y gagna le ministère des affaires étrangères. Le conseil des finances subsista seul sous une forme nouvelle,
La chute des conseils fut un événement important; c’était l’avortement d'une tentative faite pour former en France une aristocratie gouvernante, non point une aristocratie parlementaire et semi-républicaine comme en Angleterre, mais une aristocratie monarchique et administrative comme en Autriche. « La noblesse, » dit le duc d’Antin dans ses mémoires, « ne s’en relèvera pas ?. »
Au moment où tombèrent les conseils, une lutte sourde existait déjà entre les vainqueurs du parlement. D’Argenson, reprenant le rôle de Noailles et s'appuyant comme lui sur les avis des frères Pâris, contrecarrait Law et suscitait une formidable concurrence à la compagnie d'Occident, en créant une compagnie des fermesgénérales, qui prit les fermes à 48 millions et demi par an et qui émit pour 100 millions d’actions payables en billets d’État (septembre).
1. Il qualifiait les conseils « d’objet idolâtré des esprits creux de l’ancienne cour » (Fénelon et ses amis).
2. Lémontei, t. 19", p. 194, — L'abbé de Saint-Pierre, qui ne brillait point par le tact ni par l’à-propos, venait précisément de publier, sous le titre de Polysynodie, un panégyrique enthousiaste du gouvernement par conseils (avril 1718). Il y traitait si mal ce qu’il nommait le vizirat, c’est-à-dire le despotisme ministériel du dernier règne, que les débris de la vieille cour, excités, du fond de Saint-Cyr, par madame de Maintenon, s’en émurent comme d’un outrage à la mémoire de Louis XIV et forcérent, en quelque sorte, l’Académie française d’exclure de son sein le bon abbé, que le régent ne défendit pas. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que la Polysynodie ou pluralité des conseils, telle que l’entendait Saint-Pierre, était moins impraticable que celle qu'avait essayée le régent; car Saint- Pierre admettait que l’on conservât des ministres, les conseils réglementant et prescrivant, les ministres exécutant. (V. ses Annales politiques, t. II, p. 432.)
On ne pouvait marcher ainsi. La régence avait ajouté en trois ans un déficit de 130 millions à la dette de Louis XIV. Sans parler des éventualités de guerre, en ce moment imminentes, les dépenses présumées de 1719 devaient encore excéder la recette de 24 millions. Il fallait, ou sortir du système, après s'y être engagé si avant, ou s’y abandonner sans réserve. Le régent, contre sa coutume, était décidé, et ce fut Law lui-même qui hésita, quand Philippe offrit de lui livrer la France. Law parut entrevoir que ses tendances unitaires lui avaient fait illusion; qu'un gouvernement arbitraire et corrompu ne saurait être un gouvernement de crédit; que sa Banque, si assurée dans ses opérations tant qu'elle était banque privée, allait être exposée à tout dès qu’elle deviendrait royale et que le pouvoir y puiserait à discrétion, que la fantaisie du moment l’emporterait, chez de tels gouvernants, sur l'intérêt durable. Il eût voulu des garanties, qui eussent prouvé combien le parleïinent avait eu tort de le traiter en ennemi: il avait proposé au régent de mettre la Banque sous l’égide d’un gouvernement particulier, composé de membres des quatre cours supérieures de Paris; le régent avait refusé. Il proposa alors, au lieu de rendre la Banque royale, de rembourser 900 millions du capital de la dette en papier-monnaie qu’émettrait le roi. Cet expédient fut rejeté avec raison'. Sommé de réaliser ses promesses, il prit son parti, se lança intrépidement dans la carrière et ne regarda plus derrière lui. D’Argenson fléchit, pour ne pas être renvoyé du ministère, et, le 4 décembre, la Banque fut déclarée royale, avec cette clause qu’on ne pourrait émettre de billets que par arrêt du conseil. Le roi racheta les actions. Louis XIV eût été bien stupéfait, s’il eût pu voir le roi son successeur devenu banquier. Les billets de banque cessèrent d’être remboursables en monnaie immuable et rentrèrent dans la condition commune à cet égard. Il était étrange qu’au moment où l’on élargissait si grandement la Banque, on lui enlevât l’avantage qui avait rendu son succès si rapide. On a prétendu ? que c'était Law lui-même qui, pénétré d’une trop juste défiance en-
1. Lémontei, t. I", p. 299, d'après les mémoires manuscrits du comte de La Marck et du duc d’Antin.
2 Lémontei, t. ler, p. 300.