PERTE DE BELLE-ISLE
à l'Angleterre, moyennant la garantie du droit de pêche à Terre- Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent et la restitution de l’ile du Cap-Breton, que la France s’engagerait à ne pas fortifier. Il offrit d'échanger Minorque contre la Guadeloupe et Marie-Galande, demanda le rétablissement du traité de Godeheu dañs l'Inde, et la restitution du Sénégal ou de Gorée, et de Belle-Isle, moyennant l'évacuation de la Hesse, du Hanovre et de Gættingue par les Français. Pitt refusa le Cap-Breton, qui était compris dans l’uti possidetis des Anglais, et réclama, dans des termes d’une insolence inouïie, la démolition de Dunkerque, sur le pied du traité d’Utrecht, ce qui était en dehors de l’uti possidetis ‘. Il refusa le Sénégal et le traité de Godeheu, et ne répondit pas sur ce qui regardait l’Allemagne. Il n’entendait nullement compenser les intérêts anglais avec les intérêts des alliés allemands. Il n’accordait pas davantage la restitution des trois cents bâtiments marchands piratés avant la déclaration de guerre.
Le cabinet de Versailles ne voulut pas rompre encore : il maintint ses propositions, en y ajoutant un projet de partage des quatre iles neutres des Antilles : il était résigné à céder sur Dunkerque. L'ambassadeur français présenta en même temps au cabinet de Saint-James un mémoire où la France annonçait l'intention de faire garantir la paix par l'Espagne et soutenait diverses réclamations que cette couronne adressait à l'Angleterre, « afin que la réconciliation entre la France et l'Angleterre ne püt être troublée plus tard par les intérêts d’un tiers. » (15 juillet.)
Cette démarche indiquait que Choiseul était enfin parvenu à nouer avec l'Espagne cette liaison qu’il avait si vivement désirée. Une très-importante négociation entre les cabinets de Versailles et de Madrid avait en effet marché parallèlement aux pourparlers entre la France et l'Angleterre. Le nouveau roi, Charles IIL, avait beaucoup hésité. Le système de neutralité avait évidemment pro-
1. « M. Pitt répondit que, depuis que l’Angleterre avait acquis l'empire des mers, {l redoutait peu personnellement Dunkerque; mais que la crainte qu'on en avait autrefois conçue était un préjugé encore subsistant dans l'esprit de la multitude qu’il fallait respecter. Le peuple, ajoutait M. Pitt, regarde la démolition de Dunkerque comme un monument éternel du joug imposé à la France, et un ministre hasarderait sa tête s’il négligeait de donner cette satisfaction aux Anglais. »n — V, Flassan, & VI, p. 405.
fité à l'Espagne, qui avait encore grand besoin de quelques années de paix pour rétablir ses finances et sa marine et pour commencer à développer ses ressources intérieures; d’une autre part, Charles IL haïssait l'Angleterre, dont il avait eu gravement à se plaindre comme roi de Naples, et qui, maintenant, vexait et tyrannisait le commerce maritime des Espagnols, comme celui de tous les neutres : attaché de cœur à la branche aînée de sa maison, il voyait avec douleur les revers de la France et craignait que les Anglais, quand une fois ils auraient dicté la paix à Louis XV, n’abusassent de leur force contre l'Espagne avec bien plus d’arrogance encore. Il se décida tout à coup, au commencement de 1761, et fit faire à la cour de France des ouvertures inespérées pour un traité d'alliance. Choiseul répondit par le projet d’un pacte de famille entre les diverses branches de la maison de Bourbon et par le projet d’une convention suivant laquelle la France et l'Espagne uniraient leurs intérêts et leurs griefs vis-à-vis de l’Angleterre et le roi d'Espagne déclarerait la guerre aux Anglais, le 1er mai 1762, si la paix n’était pas conclue d'ici là entre eux et la France. La cour de France accordait une concession qui devait être précieuse à l’orgueil espagnol; c'était la renonciation à la préséance; c'est-à-dire que, dans les cours étrangères à la maison de Bourbon, les ambassadeurs de France et d'Espagne prendraient le pas l’un sur l’autre suivant l'ancienneté de leurs lettres de créance. La France offrait Minorque à l'Espagne, si la guerre. se déclarait, et demandait que l'Espagne s’engageût à ne permettre qu’à la France, pendant la guerre, d'importer dans ses possessions des draps et autres merceries, de manière à exclure les marchandises anglaises.
Le cabinet français ne pressa pas, aussi vivement qu’il l'aurait pu, la conclusion avec l'Espagne, tant qu’il espéra une issue pacifique des pourparlers avec l’Angleterre. Louis XV désirait la paix, bien moins en considération du déplorable état de la France, qu’à cause « des troubles intérieurs qui le fatiguaient à l’excès et qui ne pouvaient être réprimés que dans la paix »'. Les parlements et le clergé étaient toujours aux prises et la grande affaire des
1. Dépêche de M. de Choiseul à l'ambassadeur de France en Espagne, du 7 juil let 1761 ; ap. Flassan, t. VI, p. 302,
(1761] NÉGOCIATIONS. 971 jésuites agitait la France aussi violemment que la guerre même : nous y reviendrons plus tard.
La conclusion pacifique devenait de moins en moins probable. M. Pitt avait renvoyé le mémoire où la France appuyait les réclamations espagnoles, en déclarant que le roi d'Angleterre ne permettrait pas que la France se mélât des discussions entre la Grande-Bretagne et l'Espagne. Il ne faisait nulle concession sur les conditions de paix. Le cabinet français maintint son droit de s'immiscer dans les intérêts de l'Espagne et envoya un ultimatum à Londres le 5 août. On cédait sur le Sénégal; on consentait que les deux Compagnies des Indes fissent un nouveau traité. Il ne restait de difficultés graves que {° sur la possession d’un port quelconque dans le golfe du Saint-Laurent, réclamé comme indispensable pour assurer aux Français la liberté de la pêche; 2 sur la restitution des navires pris avant la guerre; 3 sur la position vis-à-vis des alliés d'Allemagne.
Pitt répondit à l'ambassadeur français par une lettre qui pouvait être considérée comme une rupture (15 août). On s’y attendait. Le jour même où il écrivait la lettre, le pacte de famille était signé à Paris.
Le Roi Très-Chrétien et Le Roi Catholique y déclarent qu’à l’avenir toute puissance qui deviendra l’ennemie de l’un sera l’ennemie de l’autre. Ils se garantissent réciproquement tous les états qu’ils possèdent et accordent la même garantie au roi des Deux- Siciles et à l’infant duc de Parme, à condition de réciprocitét. Cette garantie devra être soutenue de toute la puissance respective; mais, comme premier secours, celle des deux couronnes à laquelle l’autre le demandera devra tenir, sous trois mois, douze vaisseaux et six frégates à la disposition de la cour requérante; plus vingt-quatre mille hommes de troupes de terre, si c’est la France qui est requise, et douze milie, si c’est l'Espagne. L’Espagne ne s’oblige pas, toutefois, à prendre part aux guerres où la France pourrait s'engager à l’occasion du traité de Westphalie et d’autres alliances avec les puissances d'Allemagne et du. Nord, à moins que quelque puissance maritime ne participe à ces guerres,
1. Le gouvernement de Naples n’accéda point alors et on ne l'en pressa point pour
ne pas le commettre inutilement avec l'Angleterre, XV, 37
ou que la France ne soit attaquée sur son propre territoire : dans ce dernier cas, l'Espagne fournira, au besoin, jusqu’à vingt-quatre mille soldats. Les secours de terre et de mer seront regardés comme appartenant en propriété à la puissance qui les aura requis, bien que leur entretien reste à la charge de la partie qui Les aura livrés. Les opérations de la guerre seront concertées en commun. On ne fera le paix qu’en commun, de sorte que, en guerre comme en paix, chacune des deux couronnes regarde les intérêts de son alliée comme ses intérêts propres. En conséquence, Jorsqu’il s'agira de traiter, elles compenseront les avantages d’une des deux puissances avec les pertes de l'autre, les deux monarchies de France et d'Espagne agissant comme si elles ne formaient qu’une seule et même puissance. Aucune puissance étrangère à la maison de Bourbon ne peut être admise à accéder à ce traité. Le droit d’aubaine est aboli entre la France, l'Espagne et les Deux- Siciles, pour les sujets respectifs’. La pleine réciprocité est établie entre les trois pavillons dans les ports respectifs, sans que les mêmes droits puissent être accordés à d’autres nations. Les parties contractantes se conferont toutes les alliances qu’elles formeraient dans la suite, toutes les négociations qu’elles pourraient entamer.
C'était la plus étroite union qu’il fût possible de contracter. Elle n’avait guère eu d'exemple que dans les pactes de famille de l'ancienne maison d'Autriche. Ce grand traité, si différent, par son caractère et son but national, des pactes extravagants qui l'avaient précédé, réalisait enfin la pensée de Louis XIV, un demisiècle après la mort du grand roi. Mais, en diplomatie comme ailleurs, il ne suffit pas qu’une conception soit bonne en elle même ; il faut qu’elle arrive à point. |
Au Pacte de Famille était annexée une convention particulière, conforme au projet de Choiseul. L'Espagne devait déclarer la guerre aux Anglais le {°° mai 1762, si la paix n’était conclue auparavant avec la France : la France promettait Minorque à l'Espagne pour le moment où la guerre serait déclarée. On convenait d'inviter le roi de Portugal à accéder à la présente convention,
1. Ce droit inhospitalier et contraire au droit naturel fut bientôt aboli par des traités successifs entre la France et les divers étais eumenéens.