ÉLAN NATIONAL
aux trésoriers des guerres et aux fournisseurs, les receveurs généraux, les États de Bourgogne, le parlement et la ville de Bordeaux, les administrateurs des postes, offrirent onze autres vaisseaux de cinquante-quatre à quatre-vingt-dix canons. Les fermiers généraux ofifrirent deux vaisseaux de cinquante-quatre : la chambre de commerce de Marseille, un vaisseau de soixante-quatorze; les États de Flandre, un vaisseau de cinquante-quatre; les États d’Artois, une frégate de quarante-quatre; la ville de Strasbourg , les voiles et les cordages pour six vaisseaux. Les dons particuliers s’élevèrent, en sus, à treize millions. Une activité prodigieuse ranima nos ports, sombres et silencieux depuis les désastres de 1759; on ne voyait partout que navires en construction ou en réparation !. |
Choiseul venait de réunir dans ses mains le ministère de la marine à celui de la guerre ?, en cédant à son cousin, Choiseul- Praslin, les affaires étrangères, dont il gardaïit la direction effective. Il songeait à refaire la marine moralement comme matériellement et à en renouveler l'esprit par la réforme du corps des officiers, où it voulait introduire un élément nouveau pris parmi les capitaines de vaisseaux marchands; il projetait de suppléer à l'insuffisance des équipages par des hommes choisis dans l'armée de terre et par des matelots attirés de l'étranger *.
Les vues de Choiseul étaient bonnes : l'élan de la France, après tant d'années d’un gouvernement si propre à démoraliser, à éteindre tout esprit publie, attestait la puissante vitalité nationale ; mais il fallait du temps pour que ces vues et cet élan eussent leurs conséquences, et ce n’est pas pendant la guerre, et la guerre
1. Mém. de Besenval, t. Ier, p. 342. — Mercure historig., t. CLI, décembre 1761; t. CLIS, janvier-mars 1762. — Le Mercure historique (t. CLI, p. 377) raconte qu’on fit un grand projet de loterie nationale au profit de la marine, et que les femmes, qui en étaient les ardentes promotrices, déclaraient qu'elles rompraient toutes relations de société avec les hommes qui ne souscriraient pas.
2, Ministre de la guerre à la mort du maréchal de Belle-Isle, le 26 janvier 1761; ministre de la marine, le 13 octobre, à la place de Berryer, qu’on fit garde des sceaux.
3. Mercure hist., t. CLI, p. 619 ; CLII, p. 296. Les officiers bleus (roturiers) venaient de donner nne nouvelle preuve de leur capacité. Les officiers du corps de la marine avaient déclaré impossible de tirer de la Vilaine les vaisseaux qu'on y avait engagés, lors de la honteuse bataille de M. de Conflans. Des officiers bleus s’en chargèrent et y réussirent. V. Vie privée de Louis XV, t. 111, p. 215.
malheureuse, qu’il est facile de créer les instruments de la guerre.
Il était moins difficile à l'Angleterre de se maintenir qu'à la France de se relever. L'Angleterre continuait ses prodigieux efforts, qui s'accroissaient d'année en année. Les fonds votés par le parlement, pour 1761, avaient dépassé 15 millions et dem: sterling (environ 388 millions); les fonds qu'obtinrent, pour 1762, les successeurs de Pitt, à la demande de Pitt lui-même, s’élevèrent à 18 millions sterling ( 450 millions !}, y compris un emprunt de 12 millions sterling, remboursable en quatre-vingtdix-neuf ans.
Le nouveau ministère anglais avait dû reconnaître que Pitt avait eu raison, sinon sur les moyens contraires aux droits des gens qu’il proposait, du moins sur les intentions qu'il prètait à l'Espagne. L'ambassadeur anglais à Madrid ayant eu ordre de demander communication du traité de l'Espagne avec la France, {e cabinet espagnol répondit d'abord évasivement, puis reconnut l'existence du traité, et, comme l'ambassadeur insistait pour qu'on lui déclarât nettement si l'Espagne entendait sortir de la neutralité, Charles II lui envoya ses passe-ports { décembre 1761). Les déclarations de guerre furent échangées le mois suivant.
Avant de voir les suites de l'alliance franco -espagnole et les événements militaires de 1762, il faut jeter un coup d'œil en arrière sur la campagne d'Allemagne, en 1761.
La honteuse et déplorable puissance sous laquelle Choiseul était obligé de courber la tète avait décidé d'avance du sort de cette -campagne pour les armes françaises. On avait réuni des forces énormes, « suflisantes, si elles eussent été bien conduites, pour conquérir l'Allemagne !; » mais ces forces étaient commandées par Soubise. Le maréchal de Broglie ayant remis les affaires sur un meilleur pied, madame de Pompadour avait voulu assurer à son favori la gloire d'achever l’œuvre. On avait done laissé à Broglie soixante mille hommes dans la Hesse; mais on en avait donné cent mille à Soubise, sur le Bas-Rhin, avec le commandement en chef en cas de réunion! Il était facile de prédire ce qu'amènerait l'incapacité d'un des deux généraux et la jalousie de l’autre. Quand Soubise entra en Westphalie, au mois de juin,