BROGLIE ET SOUBISE
le prince Ferdinand, qui n’avait pas soixante-dix mille hommes, se jeta audacieusement entre les deux armées françaises, puis tourna Soubise et coupa Ses communications avec le Rhin; Soubise, fort alarmé, se hâta de se réunir à Broglie, bien qu'on lui eût prédit que cette jonction lui porterait malheur. Les deux maréchaux marchèrent ensemble contre Ferdinand, fortement posté sur la Lippe, à Villinghausen; ils se séparèrent pour envelopper l'ennemi et convinrent de l'aftaquer, chacun de son côté, le {6 juillet au matin. Mais Broglie voulait avoir à lui seul les honneurs de l'affaire : il ne se contenta pas de prendre position; il enleva les avant-postes ennemis dès le 15 au soir, Ferdinand voulut les reprendre et y porta successivement toutes ses forces; Soubise entendit la canonnade toute la soirée et la plus grande partie de la nuit sans bouger; enfin, sur une lettre de Broglie, vers trois heures du matin, jl se décida à se mettre en mouvement; mais, avant qu'il fût entré sérieusement en ligne, Ferdinand, par une dernière et vigoureuse charge, avait contraint Broglie à la retraite.
La clameur publique fut telle contre Soubise, quoique les torts ne fussent pas tous de son côté, que la cour l'abandonna à demi et l'obligea de céder trente mille hommes à Broglie. Les choses n’en allèrent pas mieux. Les deux maréchaux recommencèrent à opérer, chacun pour son compte, Soubise contre Münster et les places de la Lippe, Broglie sur les confins de la Westphalie et du Hanovre. Le prince Ferdinand se remit entre les deux et, bien secondé par son neveu, le prince héréditaire de Brunswick, il fit manquer tout ce qu'entreprirent des adversaires plus que doubles en nombre. Quand vinrent les quartiers d'hiver, on se refrouva exactement au même point que l'année précédente. C'était une grande victoire pour l'ennemi que de n’avoir rien perdu.
Il importe de remarquer que ces tristes résultats devaient être attribués uniquement aux généraux : les soldats français, sans être devenus des tacticiens comme les Prussiens, n'étaient plus les maraudeurs indisciplinés de 1757, etse comportaient fort bravement dans les affaires de postes et de détachements, pour peu qu’ils eussent à leur tête un officier passable .
1. V, Mém. de Napoléon, t. VIT, p. 306; et Mém. de Rochambeau, t. I*', passim.
Les opérations semblaient beaucoup plus décisives en Prusse, Les succès de Frédéric, en 1760, ne lui avaient valu qu'un répit. Comme en 1760, les Autrichiens et les Russes tentèrent d'opérer leur jonction en Silésie et, cette fois, ils y réussirent. Frédéric se trouva cerné, près de Striegau, par des forces presque triples des siennes. Si bon que füt son poste, il eût été probablement accablé; mais le général russe Boutourlin refusa de risquer l'attaque et, manquant de vivres, sortit bientôt de la Silésie, sans que cette jonction si menaçante eût produit le moindre eftet. Cependant, Boutourlin ayant laissé vingt mille Russes au général autrichien Laudon, celui-ci restait encore incomparablement supérieur à Frédéric et, le 30 septembre, il surprit l’importante place de Schweidnitz. Pendant ce temps, un corps d’armée et une escadre russe assiégeaient Colberg, dans la Poméranie orientale. Boutourlin, en rentrant en Pologne avec la principale armée, expédia des renforts aux assiégeants, et Colberg capitula le 19 novembre. Les Autrichiens étaient ainsi établis solidement au cœur de la Silésie, et les Russes sur la côte de Poméranie. C'était pis que la perte de deux batailles. D’un autre côté, le maréchal Daun avait chassé le prince Henri des montagnes de la Saxe. Frédéric devait s'attendre aux dernières extrémités pour l’année suivante; Pour comble de malheur, son plus ferme appui venait de se briser. M. Pitt avait quitté le ministère, et lord Bute, forcé de continuer la guerre contre la France et de l'entreprendre contre l'Espagne, voulait alléger les charges de l'Angleterre en sacrifiant la Prusse eten renouant la vieille alliance austro- britannique. Il fit là-dessus à la cour de Vicnne des ouvertures tellement contraires aux enga- &ements publics et à l'honneur de l'Angleterre, que Kaunitz ne put les croire sincères et les dédaigna comme un piége!.
Marie-Thérèse et madame de Pompadour croyaient tenir leur vengeance. La perte de l'Inde et du Canada, la ruine de la France maritime, ne payaient Pas trop cher la ruine du prince qui avait offensé la favorite de Louis XV.
Cette ruine, la Pompadour n'eut pas la joie de la voir s’accomplir. Un changement de règne en Russie fit-bien plus que compenser pour Frédéric le changement de ministère survenu dans
£ Garden, t, IV, p. 194, — Frédéric II, Guerre de Sept Ans, t, II, p. 291.