PERTE DE LA MARTINIQUE
Les événements maritimes étaient plus graves encore et plus tristes. Il fallait du temps pour que l'élan de la France relevât sa marine et pour que la marine, assez nombreuse, mais délabrée, de l'Espagne, fût en mesure d’agir: Les Anglais, eux, étaient en action. Le cabinet de lord Bute avait dû reprendre les plans de M. Pitt. Dès l’automne de 1761, une forte escadre anglaise était partie pour les Antilles, afin de renouveler l'attaque de la Martinique. La conquête de la Guadeloupe n’avait pas suffi pour assurer cette mer aux Anglais, et les corsaires de la Martinique avaient continué de désoler leur commerce. La Martinique était pour eux, dans les mers d'Amérique, ce qu’étaient Saint-Malo et Dunkerque dans les mers d'Europe. Dix-neuf vaisseaux de ligne et douze frégates parurent, le 7 janvier 1762, devant l'anse Sainte-Anne, et y tentèrent un débarquement qui ne réussit pas : un vaisseau s'échoua à la côte. Le 16, la descente s’effectua entre la Pointe-des-Nègres et la Case-des-Pilotes : douze à quinze mille soldats marchèrent à l'attaque des mornes Garnier et Tartenson, hauteurs fortifiées qui défendaient les abords du Fort- Royal : les deux mornes furent emportés d'assaut après une vigoureuse résistance. L'armée anglaise se porta sur Fort-Royal. Le gouverneur capitula, le 4 février, sans atterdre le canon, et se retira sur Saint-Pierre, capitale de l’île. Les Anglais l'y suivirent. Le gouverneur et les habitants traitèrent , dès le 12 février, pour l'ile entière. La défense de la Martinique avait été fort au-
1. Il y a une observation importante à faire, au sujet de la guerre de corsaires ; c’est qu'il ne suffit pas, comme bien des gens se l’imaginent, d'être maître de la mer pour se préserver des corsaires. On peut, et encore incomplétement, empêcher la sortie des escadres ennemies, mais un pays qui posséde une grande étendue de côtes ne sera jamais suffisamment bloqué pour qu'on empêche la sortie des corsaires, Jamais, peut-être, supériorité maritime n'a été plus décidée que celle de l'Angleterre sur ia France, de 1759 à 1762. Eh bien! de juin 1756 à juin 1760, les corsaires français avaient enlevé aux Anglais plus de deux mille cinq cents navires marchands; en 1761, quoique la France n’eût pas, pour ainsi dire, un vaisseau de ligne àla mer et que les Anglais eussent pris deux cent quarante de nos corsaires, leurs camarades enlevérent encore huit cent douze bâtiments anglais. L’énorme développement de la marine marchande anglaise explique la quantité de ces prises. En 1760, on prétend que les Anglais avaient eu en mer jusqu’à huit mille voiles; les Français en prenaient à peu près la dime, malgré les escortes et les croisières. Les Français n’avaieut perdu que neuf cent cinquante bâtiments, corsaires compris, de 1756 à 1760. V. Sainte-Croix, t. Il, p. 314; le Mercure historig., t. CLIT, p. 846 ; Contin. de Hume, 1. XXXII.
590 LOUIS XV. 1762) dessous de celle de la Guadeloupe : à la vérité, les forces anglaises
étaient beaucoup plus considérables et l’île n’avait aucune espérance d’un prochain secours. Sainte-Lucie, la Grenade, Tabago, Saint-Vincent, furent occupés sans combat par les Anglais, déjà maîtres de la Dominique depuis un an, et les petites Antilles, soit françaises, soit neutres, se trouvèrent toutes en leur pouvoir.
L'étendue de cette perte peut s’apprécier d’après un chiffre : la Martinique recevait par an de France plus de cent soixante vaisseaux, de cent à six cents tonneaux , qui faisaient plus de 25 p. 100 de bénéfice sur les retours".
Avant que l’on sût ce nouveau revers en France, les cabinets de Versailles et de Madrid s'étaient engagés dans une entreprise où Choiseul espérait trouver un dédommagement des pertes de la France et un moyen de contraindre l'Angleterre à restituer ses conquêtes ?. Le Portugal subissait toujours la vassalité commerciale de l'Angleterre, où s’écoulait presque tout l’or du Brésil, et l’énergique ministre qui gouvernait alors ce royaume, le marquis de Pombal, avait fait de vains efforts pour se soustraire à ce joug. La France et l'Espagne invitèrent le Portugal à se joindre à elles contre les tyrans des mers (mars 1762); elles firent entendre qu’elles ne souffriraient pas davantage une neutralité tout à l’avantage des Anglais, et que les Portugais n'étaient pas même en état de faire respecter. Des vaisseaux français avaient été brûlés par les Anglais jusque sous le canon des forteresses portugaises, sans qu'on pût obtenir aucune réparation. On croyait que le Portugal, affaibli par la catastrophe récente qui l'avait bouleversé (le tremblement de terre de Lisbonne) et par des dissensions intestines, céderait à l'intimidation ou serait facilement conquis. Pombal résista. Si peu affectionné qu'il fût aux Anglais, il jugea le moment mal choisi pour rompre avec l'Angleterre, victorieuse et maîtresse des mers, et, comme les Espagnols, renforcés de quelques bataillons français, franchissaient les frontières, le Portugal lança le premier sa déclaration de guerre (18 mai). Une trentaine
1. Mercure historig., t. CLIT, mars-avril 1762, — Sainte-Croix, t. IL, p. 328.
2. Le roi d'Espagne avait eu la pensée d’un blocus continental auquel la Russie eût été invitée à concourir; mais Choiseul avait jugé ce projet impraticable. V. des détails intéressants dans Flassan, t. VI, p. 456,