CESSION DE LA LOUISIANE
colonie française pleine d'avenir, vierge du fer ennemi, dernier reste de notre empire continental d'Amérique, était cédée comme un troupeau! Lorsque cette malheureuse convention fut rendue publique, le cabinet de Versailles tâcha d’apaiser l'opinion, profondément blessée, en insinuant, dans ses justifications officieuses, que la Louisiane était menacée du même sort que le Canada et que l’on n’abandonnait que ce que l’on n’eût ju garder longtemps.
Les Louisianais ne connurent qu’au bout de dix-huit mois le traité qui les dénationalisait. Leur gouverneur, M. d’Abadie, en mourut de chagrin. La désolation fut générale. Durant les premières années, toutefois, l'administration étant restée entre les mains des Français, les habitants de la Louisiane purent se figurer qu’ils n’avaient pas changé de domination; mais, lorsqu’en 1768, un capitaine- général espagnol vint prendre le gouvernement de la colonie, toute illusion devint impossible. Les colons adressèrent de nouvelles et d’inutiles supplications au roi qui les abandonnait, agitèrent des projets d’émigration en masse sur la rive anglo-américaine, résistèrent à l'établissement du système prohibitif espagnol et obligèrent le gouverneur espagnol à quitter le pays. L’année suivante, un nouveau capitaine-général, l’Irlandais O’Reilly, descendit, avec trois mille soldats, à la Nouvelle-Orléans : les soldats ne purent mettre pied à terre que grâce à l’intervention des magistrats; à peine débarqué, O’Reilly fit enlever et mettre à mort, sans jugement, le procureur général de la colonie et plusieurs des principaux habitants (août 1769). Telle fut la prise de possession de l'Espagne, qui, heureusement pour la Louisiane, ne devait pas conserver très-longtemps cette belle contrée !.
Le traité qui sanctionnait tant de pertes irréparables n'avait pas besoin de ce douloureux épisode pour faire saigner les cœurs français. Et, cependant, l'homme à qui l'Angleterre devait ses éclatants succès, fit à ce traité une opposition désespérée. Pitt jugeait les conditions de paix fort au-dessous de ce que devait exiger l'Angleterre. Il eût voulu qu’on ne déposäi les armes qu’après avoir enlevé à la France la dernière de ses colonies. Malade, épuisé, il se fit porter à la tribune pour y combattre, durant trois
1. Barbé-Marbois, Hist, de la Louisiane, p. 147. — Flassan, t, VI, p. 478,
heures entières, le projet d’une adresse de félicitation au roi George I, sur les préliminaires de Fontainebleau. « La France, « s’écriait-il, nous est principalement, sinon exclusivement re- « doutable comme puissance maritime et commerciale : ce que « nous gagnons sous ce rapport nous est surtout précieux par le « dommage qui en résulte pour elle. Vous laissez à la France la & DORE de rétablir sa marine ‘!...»
Bien qu'un parti nombreux épousât les passions et le système implacable de Pitt, l'adresse fut votée par les communes. L’Angleterre, quel que fût l’accroissement de sa richesse, ployait sous les charges immenses de la guerre.
C'était par égard pour l'Autriche que le cabinet de Versailles avait ajourné le traité définitif, qui ne devait être que l'exacte reproduction des préliminaires. On voulait donner à l'impératrice-reine le temps de transiger de son côté avec Frédéric I. L’Autriche, obligée de renoncer à exploiter l’alliance française, allait se retrouver seule devant le héros prussien. Déjà, plusieurs des électeurs et des princes de l'Empire, effrayés de voir les partis prussiens courir jusqu’aux portes de Ratisbonne, avaient traité séparément avec Frédéric II. Marie-Thérèse se résigna. Frédéric voyait son royaume trop ruiné, trop dépeuplé pour ne pas accepter une transaction honorable. La paix fut signée le 15 février 1763, à Hubertsbourg, entre l'Autriche, la Prusse et la Saxe. On reprit pour base le statu quo ante bellum. Seulement, Frédéric promit sa voix à l’archiduc Joseph, comme roi des Romains, et consentit que le duché de Modène passât dans la maison d'Autriche par le mariage de l’héritière avec un des archiducs.
Le traité définitif entre la France, l'Angleterre et l'Espagne avait été signé à Paris, le 10 février.
Après cette guerre, qui avait entassé en Allemagne presque autant de ruines que la guerre de Trente Ans et qui avait moissonné un million d'hommes par le fer, par le feu, par le typhus, par la misère ?, la situation respective des deux principales puis-
1, Viel-Castel ; lord Chatam; Revue des Deux Mondes, t. XXXI, p. 771 ; 1844,
2. Frédéric estime les pertes de la Prusse à cent quatre-vingt mille soldats, outre les milliers de malheureux qui avaient péri par les ravages des Russes. Les pertes des Russes se seraient élevées à cent vingt mille hommes; celles des Autricitens, à