RÜE QUINCAMPOIX. MILLIONNAIRES
place! Deux classes de personnes eurent la principale part à ces richesses improvisées comme par la baguette d’une fée, les grands et les gens d’affaires : la cupidité des princes et des grands, la bassesse des courtisans devant le Plutus écossais qui faisait pleuvoir de ses mains les actions et les billets de Banque, n’eurent rien d'égal que le faste et les prodigalités des parvenus enivrés dé leur fantastique élévation. Mais le public, emporté tout entier par l'irrésistible élan, ne s’arrêtait guère à moraliser. Chaque jour voyait arriver à flots dans Paris les rentiers et les officiers remboursés de leurs charges, qui accouraient placer leur remboursement en actions ; lesnégociants qui venaient observer le mouvement, le mettre à profit pour leur négoce ou s’y jeter eux-mêmes, les spéculateurs étrangers, les imitateurs, les curieux, les aventuriers, les hommes d’intrigue. Le luxe et Ja foule croissaient à la fois dans des proportions incroyables; on dépensait des sommes fabuleuses aussi vite qu’on les gagnait; la circulation était interrompue par la multitude innombrable des carrosses; partout brillaient l'or et l'argent sur les habits de soie et de velours : les délices des Lucullus et des Apicius étaient égalées par les millionnaires (c’est alors que le mot fut créé) de la rue Quincampoix; une impulsion fougueuse et désordonnée, mais d’une puissance énorme, avait été donnée au commerce et à l’industrie de Paris; la concentration de population fut telle, de 1719 à 1720, qu'un historien ne craint pas de l’évaluer à un million quatre cent mille âmes!! L’impulsion de Paris rejaillit sur la France entière; le nombre des manufactures s’accrut des trois cinquièmes; l'intérêt tomba au denier 80 (1 et 1/4 pour 100). Au milieu de ce vertige universel, des mesures populaires et libérales, dictées par Law à la Compagnie, attestaient qu’il avait d’autres vues que le déchaînement de lagiotage. La Compagnie avait généreusement demandé au roi, moyennant une remise d'un million par an sur les tabacs, la suppression de quelques droits onéreux au commerce : elle obtint la permission d'employer
1. Lémontei, t. II, p. 206. Il y a certainement beaucoup d’exagération. Où aurait-on logé tout ce monde? La princesse palatine, mère du régent, parle, dans ses lettres, d’un accroissement de trois cent mille âmes sur la population ordinaire; c’est déjà bien assez! cela eût fait bien près d’un million d’âmes.
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des fonds à entreprendre la grande pêche et à établir des manufactures, sans réclamer aucun monopole à ce sujet. Law roulait dans sa tête de bien plus vastes desseins. Il avait proposé au régent le remplacement de tous les impôts par un impôt unique, le centième denier ‘. (était l'impôt sur le capital, au lieu de l'impôt sur le revenu, proposé par Vauban. Les esprits réformateurs, aujourd’hui, sont encore partagés entre ces deux COnCCptions. Law voulait aussi abolir la vénalité des charges, les rembourser et remplacer le parlement par des magistrats amovibles ; mais cette idée lui appartenait moins personnellement et venait de Dubois, au dire de Saint-Simon, qui se vante d’avoir empêché par deux fois le régent de la réaliser, craignant, dit-il, malgré sa haïne contre la robe, de voir briser ce dernier frein du despotisme et de l’ultramontanisme.
Law, cependant, n’était point enivré de la hausse monstrueuse qui avait dépassé ses prévisions et ses désirs : il avait une trop haute intelligence pour ne pas s’alarmer de l'exagération même du succès. La valeur attribuée aux actions par la vogue dépassant, au delà de toute comparaison, la valeur réelle des possessions et des priviléges de la Compagnie, et le chiffre des richesses idéales qui circulaient rue Quincampoix étant tel qu’on eût vendu la France entière sans le couvrir, il était évident que les millionnaires, les mississipiens les plus avisés, reconnaîtraient l'illusion, . réaliseraient leurs actions en billets, leurs billets en argent ou en terres, et donneraient ainsi le signal de la baisse. Déjà quelquesuns avaient commencé. D’autres périls encore pressaient de toutes parts l’auteur du système. La faiblesse, l'avidité, la mauvaise foi du gouvernement avaient engendré cet abus du crédit que Law avait pressenti naguère avec anxiété; les barrières posées devant l'émission des billets avaient déjà cédé sous la main du régent ; d’Argenson épiait l'instant de se venger ; un homme plus puissant sur l'esprit du régent, le ministre Dubois, d’abord favorable à Law, avait reçu de l'Angleterre, à laquelle il était vendu, des instructions hostiles; le cabinet de Londres voyait avec jalousie l'or britannique se dérober à la Compagnie de la mer du Sud et
1. Lémontei, t, Ler, p. 316. Cet important mémoire, en date du 10 juin 1719, est inédit. Law pensait que le centième denier rendrait deux cents millions.