LAW ET DUBOIS
à la compagnie anglaise des Indes pour affluer à Paris; il avait compris quel essor allaient prendre les colonies et la marine françaises sous une direction habile et hardie, et il ne rêvait que d’abattre l’auteur du système. Déjà l’arrogant ambassadeur Stairs avait eu avec son compatriote Law des altercations si violentes, que le ministre Stanhope, pensant qu'il fallait miner et non attaquer de front, jugea prudent de désavouer et de rappeler Stairs!.
Law ne se dissimulait donc point la gravité de la situation. Il avait, mais trop tard, essayé de ralentir l’ascension folle des actions par un jeu de bascule : il n’était plus assez fort pour modérer sa gigantesque machine. N'ayant pu ralentir, il était contraint de soutenir à tout prix. Il ne vit pas d’autre moyen de sauver le billet que de déprécier l’espèce métallique, et il se lança dans une série d’expédients funestes, contraires à ses propres maximes, mais devenus inévitables. Le {°° décembre, il fit décréter que la Banque ni le trésor ne recevraient plus d'espèces, si ce n’est comme appoint : c'était renoncer à cette partie du système qui consistait à attirer les métaux dans les mains de l'État, mais aller au plus pressé, c’est-à-dire déprécier les métaux en diminuant leur usage et détourner indirectement de convertir les billets en argent, par l'interdiction de convertir l'argent en billets. On ne put soutenir ce parti extrême. Le 21 décembre, défense fut publiée de faire des paiements en argent au-dessus de 10 francs, des paiements en or au-dessus de 300 francs : la Banque recommença à délivrer des billets contre de l'argent, et le trésor à recevoir des espèces au-dessous de 10 francs et de 300 francs, mais moyennant une prime de 5 pour 100 (on avait émis des billets de 10 francs pour faire descendre aussi bas que possible l’usage du papier). Les lettres de change étrangères
1. V. la lettre de Dubois, du 24 février 1720, ap. Mém. secrets du card. Dubois; t. ler, p. 311; Paris, 1815. Il y avait eu déjà un complot pour culbuter la Banque en y présentant une masse de billets à rembourser; mais Law avait fait face, et, par une diminution soudaine sur les espèces d’or, avait même obligé les auteurs de cette intrigue anglaise à reprendre des billets pour leurs louis. Les ministres anglais s'étant efforcés d'établir un contre-système en faisant monter les actions de la Compagnie du Sud, Law en fit acheter à bas prix par la Compagnie française, pour 1,600,000 livres sterling, et les revendit quand elles montèrent. Mém. de la Régence, t. IV, p. 119. — ist. du Système, t. I®', p. 160.
durent se payer en billets, grande faute et qui devait faire tourner le change contre la France! Le 29 décembre, l'émission des billets de banque est élevée officiellement à un milliard. Le 30, une assemblée générale de la Compagnie règle le dividende des actions à 40 pour 100 sur le prix nominal de 500 francs; c’est 2 pour 100 à peine pour ceux qui ont payé l’action 10,000 francs, mais les gens habiles voient que ce dividende est encore trèsexagéré. Beaucoup d'étrangers et quelques millionnaires français ont déjà réalisé, acheté des propriétés foncières, où exporté de fortes sommes, notamment en Angleterre, où le prix encore peu élevé des actions du Sud attire les spéculateurs. La baïsse commence avant la fin de décembre. L
Law fait face au danger avec courage. Il assume sur lui la responsabilité patente de tout ce qui va se faire. Depuis la dissolution des conseils, les finances étaient censées administrées par une sorte de commission. Law, déjà naturalisé , abjure le protestantisme pour être admissible aux fonctions publiques, et prend le titre de contrôleur-général (5 janvier 1720). Après une première baisse, il parvient à arrêter les actions sur la pente du discrédit, entre 9,000 et 10,000 francs : les manéges des gros détenteurs lui viennent en aide, mais surtout la nécessité où se trouvent les rentiers remboursés de faire usage de leurs remboursements. Les rentiers, arrivant sur le marché à mesure qu'on les liquide, remplacent, pendant quelque temps, les grands spéculateurs qui S’éloignent. Mais, tandis que l’action se soutient, grâce à ce concours, le billet se précipite. La panique se répand dans la ville : là confiance s'envole aussi vite qu'elle était venue; en dépit des mesures hostiles aux espèces, les marchands vendent le double quand on les paie en billets, ce qui fait hausser toutes les denrées, et les réaliseurs assiégent la Banque. Un prince du sang, Conti, gorgé de richesses énormes par le régent et par Law, donne l'exemple de cet assaut au crédit public. Au premier refus qu’il. essuie du contrôleur-général las et dégoûté de son insatiable gloutonnerie, il se venge en faisant ramener de la Banque trois fourgons chargés d'argent en échange de ses billets ‘. Le duc de Bour-
1. Saint-Simon, t. XVIIL, p. 96. — « 11 suffit d’être du sang des Bourbons pour aimer ce métal », dit l'avocat Barbier, dans son Journal, t. Ier, p, 193,