‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 37 sur 327 · OR ET ARGENT PROHIBÉS · texte numérisé non relu

OR ET ARGENT PROHIBÉS

Le 11 mars, on alla bien plus loin : l’or fut démonétisé pour le {er mai, l'argent pour le 31 décembre, sauf les petites monnaies . de fabrication récente, avec diminutions successives jusqu’à ce que l'argent, au 1° décembre, eût été réduit de 80 francs à 27 francs le marc. On voulait décourager à tout prix les réaliseurs. Ordre aux particuliers d'apporter leurs espèces à la Banque, à peine de confiscation, dont moitié pour les dénonciateurs.

C'était d’une audace à donner le vertige, que de bouleverser ainsi toute l’existence économique de la société et de prétendre supprimer, comme dit Saint-Simon, ce qui était en usage parmi les hommes depuis Abraham! Dans d’autres temps, on eût fait une révolution pour de bien moindres griefs; mais la soif du gain et l'ivresse du jeu avaient épuisé les âmes : une sorte d’étourdissement succédait à la folie de 1719; les choses les plus étranges étonnaient à peine; elles apparaissaient comme des rêves. On cria; mais on ne remua pas et assez de gens obéirent pour que la Banque reçût 45 millions en un mois. La masse, toutefois, résista passivement et garda ses écus. Le plus grand mal causé par les entreprises téméraires du pouvoir était la démoralisation qu’elles excitaient. La délation s’étendait dans un cercle infiniment plus vaste qu’au temps de la chambre de justice. On vit avec horreur un fils dénoncer son père. Le régent, par une honorable inconséquence, punit ce misérable d’avoir appliqué la loi. Il se fit honneur également dans une autre circonstance : depuis que la baisse avait commenté, le désordre croissait dans la rue Quincampoix et les alentours; les querelles, les vols, les attaques se multipliaient dans ces cohues; la prodigieuse comédie que nul Aristophane n’eût su reproduire, finit par un drame hideux ; un jeune homme de la plus haute noblesse des Pays-Bas, allié aux premières familles de France et au régent lui-même, le comte de Horn, attira dans un cabaret un agioteur et le poionarda pour lui voler son portefeuille : le régent, d'ordinaire si facile aux sollicitations, sut être juste, grâce surtout à Law, et le comte de Horn mourut sur la roue. Le jour même de l'assassinat (22 mars), le trafic de la rue Quincampoix fut interdit, comme inutile, puisqu'il y avait bureau ouvert à la Banque.

Les édits contre l’argent n'étaient pas la seule cause de trouble qui existât dans Paris. Pressé comme on était de peupler la Louisiane, on avait voulu y jeter toute espèce d'éléments, purs ou impurs : des ordonnances des 8 janvier et 12 mars 1719 avaient prescrit d’y transporter les vagabonds et les condamnés libérés en rupture de ban, triste ressource pour une colonie naissante! Un nouvel édit du 10 mars 1720 autorisa les tribunaux à convertir en transportation la plupart des peines et ordonna une chasse générale aux vagabonds et aux mendiants dans le même but. La police, fort mal faite depuis qu’elle était sortie des mains de d’Argenson, ne sut organiser ni les dépôts ni les convois; les malheureux transportés furent traités avec la négligence la plus barbare; on les laissait périr de faim! Il arriva, de plus, que les archers chargés des arrestations enlevèrent non-seulement les gens sans aveu, mais des personnes de toute autre condition, soit pour les obliger à se racheter de leurs mains, soit pour satisfaire à prix d’or des vengeances particulières. Le peuple perdit patience : on courut sus aux archers dans le faubourg Saint-Antoine ; mais le pouvoir en fut quitte pour publier, le 3 mai, une ordonnance qui donna des garanties contre ces monstrueux abus. Le 9 mai, il fut décrété qu'on n’enverrait plus de criminels ni de vagabonds à la Louisiane, sur les réclamations énergiques des colons volontaires contre le mélange flétrissant qu’on leur infligeait*.

Le mécontentement public n’éclatait donc pas de manière à menacer l'existence du gouvernement; mais le système n’en marchait pas moins à sa perte. L'adresse, la force, le raisonnement, Law employa tout pour sa défense. De février à mai 1720, il publia, sous l’anonyme, dans le recueil le Mercure de France, quatre lettres apologétiques par lesquelles il s’efforça de ramener les esprits. On ne peut se défendre de plaindre cette haute intelligence aux prises avec l'impossible, s’abusant et tâchant d’abuser les autres par des sophismes qu’elle avait autrefois réfutés elle-même. Law prétend légitimer les confiscations en attaquant avec éloquence les hommes qui accaparent le numéraire et qui en arrêtent

1. Anciennes Lois françaises, t. XXI, p. 170. — Hist. du Système, t. III, p. 136. — Lémontei, t. If, p. 321,

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