‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 38 sur 327 · DÉCADENCE DU SYSTÈME · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DU SYSTÈME

la circulation ‘. Il affirme que le système eût gagné les esprits à la longue, mais que le pouvoir despotique, en l’établissant d’aur

torité, ne fait qu’avancer le bonheur public; que le système a si bien enveloppé toutes les parties de l’État, qu’il est impossible maintenant au roi ni au public de le détruire! Il justifie le cours forcé des billets, et la défense de garder les espèces, etc., « parce que le fonds des billets est assuré ou en espèces ou en actions, dont la valeur est certaine ! » Ce qui est incontestable dans son plaidoyer, c’est le tableau des bienfaits du système, la Banque remplaçant les traitants avec un immense avantage pour les contribuables, la plus-value de tous les biens, l'élan de toutes les industries, la marine renaissante, la France entière ravivée comme par miracle. On ne peut lui reprocher aucun charlatanisme dans ce qu’il dit de la Louisiane.

Que faire, cependant, pour sauver le principe de ces bienfaits ? Les actions, un moment relevées, baissaient assez lentement, mais irrésistiblement; le discrédit des billets ne s’arrêtait pas. On dit que Law en revint au projet d’éteindre, par une combinaison habile, le plus de billets possible, mais que son crédit avait baissé et que d’Argenson fit prévaloir un autre plan, qu’on réalisa le 21 mai?. Ce jour-là, parut un arrêt du conseil, qui ne parlait plus de faire disparaître les espèces, mais d'établir une juste proportion entre elles ct les billets, les actions et les autres biens, et d'empêcher que leur plus-value ne diminuât le crédit. Une diminution graduelle était ordonnée sur les actions, qui devaient être

1. « L'argent n’est à vous que par le titre qui vous donne droit de l'appeler et de le faire passer par vos mains pour satisfaire à vos besoins et à vos désirs. Hors ce cas, l'usage en appartient à vos concitoyens... L'argent porte la marque du prince et non pas la vôtre, pour vous avertir qu’il ne vous appartient que par la voie de cireulation, et qu’il ne vous est pas permis de vous l’approprier dans un autre sens. » Cela est vrai, mais que de vérités qui ne peuvent s'établir par la force! Law applique aux terres, aux maisons, à toute propriété, ce qu’il a dit de l’argent, c’est-à-dire que l'État aurait droit de vous enlever ces biens, si vous n’en faisiez pas uu usage utile à la société. L'État a le droit d’exproprier pour cause d'utilité publique, mais au prix d’une indemnité qui sauvegarde le droit individuel en face du droit

social : c’est la réserve que ne fait pas Law. — WEuvres de Law, ap. Économistes finan-

ciers du xvine siècle, p. 656-675.

2. Tel est le récit de Saint-Simon, t. XVII, p. 211-217, et de l’Histoire du Système, t. III, p. 144. — Lémontei, au contraire [t. Ier, p. 322), d’après les Mém. du duc d'Antin, et Forbonnais (t. II, p. 623) veulent que le plan adopté ait appartenu

à Law.

ramenées à 5,000 francs au 1 décembre : les billets devaient aussi, par gradation, être réduits de moitié à la même époque; ils seraient reçus, toutefois, sans réduction, pour l'impôt et pour l'acquisition de rentes viagères, jusqu’au 1® janvier, Les primes et avantages faits aux billets étaient supprimés.

IL semble impossible d'admettre que Law ait été l’auteur d’un acte qui donnait le coup de mort au Système en arrachant au billet son invariabilité : Law eut seulement, sans doute, la faiblesse de subir ce qu’il ne pouvait empêcher, au lieu de se faire briser sur la place. Ce n’est pas qu’il y eût un préjudice réel pour le public. Si l’on compare l'arrêt du 21 mai à celui du 5 mars, sur la diminution des espèces et la proportion établie, on voit que les porteurs de papiers devaient avoir encore l’avantage, au 1° décembre, sur les possesseurs des espèces; mais cela était trop compliqué pour le public, qui ne vit qu’une chose, la perte de moitié du capital nominal, la banqueroute du Système ! Un cri de fureur s’éleva : les détenteurs de billets furent moins patients que les détenteurs d'argent; le parlement, longtemps muet, rentra en lice avec ses remontrances, et l'assaut de l'opinion fut tel, que le régent ploya. L'arrêt du 21 mai fut rapporté le 27, en ce qui concernait les billets. Le 29, l'arrêt qui démonétisait les espèces fut levé et le marc d'argent fut mis à 80 francs; le 1er juin, la défense de garder des espèces et des matières d’or et d'argent fut rapportée. Quelle que fût la part de Law dans l'arrêt du 21, il en portait, devant le public, la responsabilité comme de tout le reste; le régent, étourdi des clameurs universelles, parut l'abandonner. A l'instigation de d’Argenson, Law fut arrêté et sommé de rendre ses comptes. Ce fut pour lui l’occasion d’un dernier triomphe : les comptes de la Banque et de la Compagnie étaient la lumière même. Le régent lui offrit de garder le contrôle général : il refusa, conseilla de le faire gérer par une commission, conserva la direction de la Banque et de la Compagnie, fit disgracier d’Argenson et rendre les sceaux au chancelier d’Aguesseau, espérant calmer les esprits par le rappel de ce personnage aimé et vénéré.

La Compagnie avait présenté le bilan le plus satisfaisant (3 juin) : elle avait fondé des établissements sur les côtes de la Louisiane,

[3720] BILAN DE LA COMPAGNIE. 63 à l’île Dauphine, à Mobile, aux Biloxis; dans l’intérieur, sur une fie du grand fleuve, des faux-saulniers déportés élevaient une ville naissante qu’ils nommaient la Nouvelle-Orléans, en l'honneur du régent, les paysans français se refusant à l’émigration!, Law avait acheté, d’un de ces princes allemands habitués à vendre leurs sujets pour tout usage, l’enrôlement de douze mille laboureurs du Palatinat, destinés à peupler son duché du Mississipi; déià quatre mille étaient dirigés sur nos ports. La pêche et le trafic des pelleteries prospéraient sous la protection des forts qu’on élevait dans l’île Royale (ou du Cap Breton), pour tâcher de remplacer les positions perdues à Terre-Neuve et dans PAcadie. Les cultures coloniales se développaient rapidement sous l’influence d’un excellent règlement commercial publié en 1717. Le tabac se multipliait à la Louisiane; le café se naturalisait à l’île Bourbon, d’où il devait se répandre dans toutes nos colonies tropicales; la seconde des Mascarenhas, l’île Maurice, abandonnée par les Hollandais, qui se concentraient au Cap, avait été occupée nominalement, en 1715, par ordre du gouvernement de Louis XIV, et baptisée du nom d'Ile-de-France : inférieure comme sol à Bourbon, mais supérieure comme côtes et comme ports, elle promettait une importante station navale au commerce des Indes- Orientales et un nouveau point d'appui pour ressaisir la grande île de Madagascar. Le pavillon français reparaissait sur toutes les mers comme aux beaux jours de Colbert : l'hiver précédent, la Compagnie avait expédié dix-huit navires en Orient, trente en Louisiane et en Afrique; elle possédait maintenant cent cinq gros vaisseaux et plus de 300 millions de valeurs. Elle avait largement amélioré le produit de tous les impôts qu’elle percevait, non point en vexant les contribuables, mais en perfectionnant l’administration ?.

La Compagnie avait retiré du commerce près de trois cent mille actions, outre les cent mille du roi, et demandait qu'on les éteignit, afin de réduire le chiffre total à deux cent mille;

1. On attribue le peu de succès de nos colonies à la mobilité du caractère national; c’est tout le contraire; c’est que, chez nous, la population agricole est tellement attachée au sol natal qu’elle ne veut le quitter presque à aucun prix.

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