ANGLETERRE. ESPAGNE. NT
Du côté de l'Angleterre, il pouvait donc y avoir danger pour la France : du côté de l'Espagne, le péril était tout personnel au régent. Pour ses anciens griefs, poûr l’opposition de leurs intérêts et de leurs caractères, Philippe V portait à Philippe d'Orléans une haine à laquelle celui-ci, qui ne savait ni aimer ni haïr, ne répondait que par l'indifférence. Philippe V, dévot, fidèle à sa femme, obstiné, hypocondre, rancuneux et borné, aussi incapable de renoncer à ses prétentions, quelles qu’elles fussent, que de les faire valoir par lui-même, n'avait avec le régent qu’un seul trait de ressemblance, la paresse. Il croyait à tous les crimes imputés au duc d'Orléans, et sa conscience confirmait son ambition dans la pensée de disputer la France à cet impie adversaire. Il avait projeté de franchir les Pyrénées, à la nouvelle de la mort de Louis XIV, pour accourir réclamer la régence; mais l’audace lui avait manqué à l'instant d’agir. Maintenant, il prétendait, si le débile enfant qui avait hérité du Grand Roi venait à mourir, réclamer, non plus la régence, mais le trône de France, en dépit de la renonciation solennelle qu’on lui avait fait souscrire et de la réversibilité garantie à la branche d'Orléans par le traité d’Utrecht. Il se persuadait que ses serments étaient nuls et qu’il n’avait pas eu le droit de renoncer à ses droits. Le cas échéant, il eût transmis la couronne d’Espagne au fils que lui avait laissé sa première femme. Il songeait, en même temps, non plus comme éventualité, mais comme projet arrêté, à reconquérir les états espagnols d'Italie sur l'Autriche, qui, de son côté, ne pensait qu’à s’affermir et à s'étendre en Italie. La seconde femme de Philippe V, Élisabeth Farnèse, nièce du duc de Parme et proche parente du grandduc de Toscane, complétait et gouvernait, par sa propre ambition, l'ambition de son mari : elle eût renversé l’Europe pour chercher, à travers les ruines, des états pour ses enfants. L'Espagne étant destinée à leur frère consanguin du premier lit, elle voulait leur assurer la réversibilité de Parme et de la Toscane, et, en cas de mort de Louis XV, elle ne visait à rien moins pour eux qu’à la couronne de France. à
Un homme extraordinaire, qu'on avait vu longtemps en Italie, en France et en Espagne à la suite du cynique duc de Vendôme, et qui, après avoir débuté près des grands en bouffon et en familier
de bas étage, avait révélé peu à peu un génie mi-partie de Richelieu et de Mazarin, l'abbé Alberoni, compatriote d'Élisabeth Farnèse, administrait sous la reine parmesane et promettait à Élisabeth et à Philippe de réaliser tous leurs vœux, s’ils lui accordaient cinq ans de paix pour refaire l'Espagne‘. Également dévoué à l'Espagne et à l'Italie, sa pensée intime était de régénérer sa nouvelle patrie et d’affranchir l’ancienne par l’expulsion des Autrichiens. Il travaillait avec une énergie et une activité admirables à dégager les revenus, à réduire les dépenses, à relever le commerce, l'industrie, la marine, l’armée; mais, obligé de servir les passions royales, il écartait l'Espagne de la France, gouvernée par l’objet de la haine de son maître, et cherchaït à gagner par de grandes concessions commerciales l'Angleterre et la Hollande, afin qu’elles ne s’opposassent point à ce que pourrait entreprendre l'Espagne contre les d'Orléans, en cas de mort de Louis XV;etne prissent point parti pour l’empereur en Italie. Des articles explicatifs, adroitement glissés à la suite du traité d’'Utrecht par l'avis de Louis XIV, avaient presque annulé les avantages que le traité accordait au commerce anglais en Espagne : Alberoni fit lever ces restrictions par un nouveau traité du 15 décembre 1715, promit de mettre promptement la compagnie anglaise de la Mer du Sud en possession de l’assiento (traite des noirs), ce que les Espagnols traînaient en longueur, et offrit enfin aux puissances maritimes de garantir la succession dans la ligne hanovrienne en Angleterre et la barrière des Pays-Bas, à condition que l'Angleterre et la Hollande défendissent la neutralité de l'Italie au besoin contre l'empereur et soutinssent les prétentions de la reine d'Espagne sur les duchés de Parme et de Toscane, propositions qui, pour le dire en passant, prouvent qu'Alberoni détournait Philippe V de prendre prochainement l'offensive en Italie.
Le régent, livré à lui-même, eût probablement attendu les évé-
1. Ceci vers 1715. V. Apologie d'Alberoni, ap. W. Coxe, Hist. d'Espagne sous les B ourbons, traduite, avec notes et additions, par don Andrès Muriel, t. Il, p. 253. — Dès le commencement de 1716, les revenus de Philippe V excédaient d’un tiers ceux de ses prédécesseurs et les dépenses n’allaient pas à la moitié, ce qui tenait, il est vrai, en grande partie, aux salutaires amputations qu'avait subies l'Espagne et à la suppression des priviléges d'Aragon et de Catalogne. Ibid., p. 271. — Un des bienfaits d'Alberoni fut la suppression des douanes intérieures.