‹ Histoire De France Volume 15Chapitre 53 sur 327 · PIERRE LE GRAND A PARIS · texte numérisé non relu

PIERRE LE GRAND A PARIS

n’était pas homme à abdiquer le pouvoir absolu qu’il s'était arrogé sur le spirituel comme sur le temporel, en absorbant l'Église dans l’État !. ,

Pierre était venu à Paris pour faire de la diplomatie et non de la théologie. Il posa nettement ses propositions, qui furent discutées entre ses ministres et les maréchaux d’'Huxelles et de Tessé de la part du régent. « La Suède est tombée; la Russie a pris sa place en Europe : que la France accorde à la Russie les subsides qu’elle donnait à la Suède et qu’elle garantisse à la Russie ses conquêtes de la Baltique; la Russie garantira à la France les traités d'Utrecht et de Bade, et lui assurera, avec son alliance, celles de la Pologne et de la Prusse. La France n’aura plus rien à redouter de l'Autriche ; quant à l'Angleterre, le tzar ne demande point que la France rompe ses engagements avec elle; mais si, plus tard, une rupture survenait, la Russie suffirait pour tenir lieu à la France de l'Angleterre comme de la Suède. »

Il y avait beaucoup d’habileté et quelque forfanterie dans cette franchise : le tzar parlait de la Prusse et de la Pologne comme de deux satellites à sa discrétion; or, la Pologne, toute désorganisée qu’elle fût, ne lui était pas si complétement livrée qu'il voulait bien le dire et lui avait refusé tout secours dans sa campagne de 1711 contre les Turcs; quant à la Prusse, elle n’avait pas attendu son entremise pour se lier avec la France par un traité secret du 14 septembre 1716. La Prusse avait garanti les traités d'Utrecht et de Bade, et promis de s’employer pour que l’Empire, en aucun cas, ne déclarât la guerre à la France : la France avait promis de faire céder à la Prusse Stettin, capitale de la Poméranie, que Frédéric Ie" avait enlevée aux Suédois, et, si la Suède se refusait à cette cession, de ne point la secourir et de payer, au contraire, un subside de 500,000 écus à la Prusse. Ce pacte remarquable, qui rendait à la France un point d'appui en Allemagne contre l'Autriche, rentrait dans la voie du traité de Westphalie, formait un peu contre-poids à la nouvelle alliance anglaise et

1. À son retour en Russie, craignant apparemment que ses sujets ne le soupçonnassent de s'être fait latin pour avoir voyagé chez les Latins, il institua unc cérémonie burlesque dans le genre de nos Fêtes des Fous du moyen âge : le pape et les cardinaux y étaient les héros de grossières bouffonneries.

devait faire sentir son influence pendant quarante ans : Dubois n'y avait été pour rien et le négociateur avait été le maréchal d’Huxelles, chef du conseil des affaires étrangères !.

Le régent avait été plus embarrassé que satisfait et du voyage et des propositions du tzar : il craignait, sur toute chose, de donner de lombrage à l'Angleterre. Il éluda tout engagement compromettant ou onéreux. La négociation traina en longueur. Le tzar n’en attendit pas l'issue et repartit de Paris, le 21 juin, pour le Nord, emportant à la fois l'admiration de notre civilisation et la pensée qu’elle se précipitait vers la décadence par le luxe et la mollesse. Les pourparlers furent transférés en Hollande, ce théâtre universel des négociations : ils aboutirent, le 15 août , à un traité entre la France, la Russie et la Prusse; on s’engagea à la garantie des traités d'Utrecht et de Bade, ainsi que de ceux qui seraient conclus, pour la paix du Nord, entre la Russie, la Prusse et la Suède; on convint de nommer des commissaires pour préparer un traité de commerce; par des articles secrets, On se promit, mais vaguement, des secours mutuels en cas d'attaque. Le tzar et le roi de Prusse s’engagèrent à accepter la médiation française entre eux et la Suède, et la France promit de ne pas renouveler, avec la Suède, le traité de subsides qui expirait en 1718.

Par suite de ce traité, la France entretint, pour la première fois, un ambassadeur et un consul en Russie?. Le tzar, sur les instances du régent, consentit enfin à retirer ses troupes du Mecklenbourg et à suspendre ses desseins, au moins prématurés, sur l'Allemagne.

Ces nouvelles relations, qui pouvaient avoir, un jour, des suites si considérables, préoccupaient médiocrement le régent. La grande affaire, pour lui » C'était d'éviter toute commotion qui pût ébranler son pouvoir et, par conséquent, de maintenir la paix en Occident, malgré l’animosité réciproque de l'Autriche et de l'Espagne. Cette paix n’était pas si difficile à conserver qu’on l’eût pu croire, au moins pour quelque temps : la France, l'Angleterre et la Hollande étaient parfaitement en mesure d’imposer aux deux * états rivaux le respect du traité d’Utrecht; Alberoni, quoi qu’on en

1. Flassan, Hist. de la Diplomatie française, t, IV, p. 375. 2. V. l’ensemble de la négociation dans Flassan, t. IV, p. 383-397.

{A711] SICILE PROMISE A L’AUTRICHE. 87 ait dit, s’efforçant, tant qu’il pouvait, d’ajourner la lutte, et l'empereur venait de s'engager ailleurs dans une guerre sérieuse qui l'obligeait à suspendre ses projefs d’envahissement en Italie. Les Turcs, vainqueurs de Pierre le Grand en 1711, au lieu de poursuivre leurs succès contre les Russes, s'étaient rejetés, en 1715, sur les possessions vénitiennes de Grèce, avaient reconquis rapidement la Morée, envahi l’Illyrie et les îles Joniennes, et jeté l'effroi en Italie par leurs mouvements dans l’Adriatique. L'empereur s'était décidé à faire une diversion, par la Hongrie, en faveur des Vénitiens, sur une promesse indirectement obtenue de l'Espagne par l'intermédiaire du pape, à savoir : que le gouvernement espagnol ne romprait pas la trêve en Italie pendant la guerre contre les infidèles. L'Espagne avait fait plus : elle avait envoyé, de son côté, au secours des Vénitiens, une escadre qui avait contribué à faire lever le siêége de Corfou.

Malheureusement il n’y avait ni impartialité ni loyauté dans les gouvernements d'Angleterre et de France. Le traité par lequel l'empereur et le roi Georges s'étaient garanti ce qu'ils « acquerraient d’un commun accord », était déjà une violation implicite de la paix d’'Utrecht. Quant au régent, et surtout à son inspirateur Dubois, ils ne voulaient pas que l'Espagne se fortifiàt par la paix ni par les armes et ils ne songeaient qu’à abattre le ministre qui relevait ce pays d’une ruine séculaire. C'était aux dépens de l'Espagne et de l'Italie qu’on entendait maintenir la paix, en modifiant le traité d’Utrecht au profit de l'empereur. Charles d’Autriche voulait absolument la Sicile en échange de la Sardaigne : Georges la lui avait promise et le régent avait ratifié secrètement cette promesse. Joindre la Sicile à Naples, c'était donner à l’Autriche la Méditerranée centrale et les moyens de se créer une marine. Le roi d'Espagne était lésé indirectement par l’accroissement de force accordé à son ennemi et directement par la perte de la réversibilité de la Sicile, que lui promettait le traité d'Utrecni en cas d'extinction de la maison de Savoie.

Le régent essaya d’éblouir Philippe V et d’extorquer son consentement par quelques promesses relatives aux intérêts de ses enfants du second lit et par l'espoir de recouvrer Gibraltar”, il

1. Louville, qui fut expédié à ce sujet en Espagne au mois de juillet 1716, prétend

tenta de renverser Alberoni par une intrigue qui fut fort mal conduite et qui n’obtint aucun succès. On se mit alors à négocier plus sérieusement. La France et l'Angleterre se montrèrent disposées à garantir aux enfants de Philippe V et d’Élisabeth Farnèse la réversibilité des duchés de Parme et de Toscane, à condition que l’Espagne consentit à voir la Sicile passer dans les mains de Charles VI et que les enfants de Philippe V, le cas de réversibilité échéant, tinssent les deux duchés en fief de l’empereur ‘. Le sort de Mantoue et du Montferrat avait montré comment l'Autriche comprenait la suzeraineté impériale : on livrait entièrement l'Italie à l’empereur par cette combinaison. C'était une vraie trahison envers les intérêts de la France ? : pour l’Angleterre, elle n’y trouvait qu’un profit politique très-contestable et mieux eût valu pour elle accepter les avantages commerciaux accordés naguère par l'Espagne; mais Georges Ier était là, comme partout, électeur de Hanovre et vassal de l’empereur, plas que roi de la Grande- Bretagne.

L'Espagne refusa. Néanmoins, comme le projet de la Triple Alliance sur la Sicile ne paraissait point imminent, Alberoni continuait à gagner du temps, tout en armant à l’aide d’un impôt levé sur le clergé d’Espagne avec la permission du pape; le saintpère comptait que l'armement serait employé contre le Turc, et Alberoni venait d'exiger le chapeau de cardinal pour prix de l’intcrvention espagnole dans la guerre sainte. Un incident fort secondaire précipita les événements qu’Alberoni s’efforçait d’ajourner. Le grand inquisiteur d'Espagne, retournant de Rome dans son Pays, s’avisa de traverser le Milanais : il n'avait pas de saufconduit impérial; le gouvernement autrichien le fitarrêter comme un sujet rebelle de Chartes IIL, roi d'Espagne (fin mai 1717). Cette insulte exaspéra Philippe V : il déclara à son ministre qu’il vou-

que Georges Ier avait autorisé l'offre de Gibraltar. Cela est dénué de toute vraisemblance. Tout au plus, quelque propos vague de lord Stanhope put-il autoriser à em. ployer ce leurre, V, Hém. de Louville, t. II, p. 192-224.

1. Ceci lésait un tiers, le pape; car le duché de Parme relevait du Saint-Siége depuis deux siècles.

2. Nous ne comprenons Pas Comment on peut aujourd’hui essayer de réhabiliter une telle politique! V. les deux articles de M. de Carné sur la Régence, dans la Revus des Deux Mondes des Ler-15 juin 1858.

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