LES PROTESTANTS
relaps, laissa tomber en désuétude l'odieusc ordonnance dictée par Le Tellier en 1715 et refusa d’en appliquer les principes aux successions protestantes et de traiter en bâtards les enfants de parents non mariés à l'Église; mais ce fut tout; les enlèvements d'enfants aux mal convertis ne cessèrent point entièrement et tous les principes de la persécution restèrent debout. Quelques hommes éclairés et patriotes, auxquels se joignit le duc de Noailles, avaient cependant pressé avec force le régent de rendre à la France les bras, les intelligences, les capitaux, que lui avait ravis la révocation de l’Édit de Nantes, et de rouvrir aux protestants expatriés au moins quelques points du royaume, par exemple de les autoriser à s'établir à Douai. Il était temps encore; la patrie vivait encore dans le cœur des exilés; un grand nombre eussent accepté avec transport cette grâce, ou plutôt cette justice. Le régent fut très-ébranlé ; mais les jansénistes et les gallicans du conseil de conscience et du conseil de régence, qui avaient condamné certains excès, certaines profanations dans les suites de la révocation et non la révocation même, s’opposèrent fortement à la proposition. Le régent n’osa passer outre (1717). Saint-Simon se vante dans ses Mémoires d’avoir empêché de réparer le mal qu'il reproche lui-même si durement à Louis XIV d’avoir fait. Ce projet réparateur fut proposé de nouveau en 1722; cette fois, ce furent les jésuites qui le firent échouer. La justice refusée aux protestants par les deux factions qui se disputaient l'Église, ne devait leur être conquise que par la philosophie".
Ces deux factions n’avaient pas suspendu un seul jour leur querelle. La mort de Louis XIV avait d'abord brusquement interverti les rôles et donné la supériorité aux anticonstitutionnaires, c’està-dire aux gallicans et aux jansénistes unis contre l'ennemi commun, contre l'ultramontanisme?. Les jésuites étaient, non pas persécutés comme l'avaient été leurs rivaux, mais humiliés, abattus, sans être découragés; ils avaient pour eux la plupart des évèques, attachés à la bulle Unigenitus, quelques-uns par conviction moliniste, beaucoup par amour-propre et crainte de se
1. Lémontei, t. II, p. 142 et suivantes. — Coquerel, Hist. des Églises du désert — Saint-Simon, t. XIV, p. 153. — Rulhière, p. 382, 2. V. ci-dessus, p. 10.
rétracter ‘. Leurs adversaires, cependant, avaient pris l’offensive avec vigueur. La Sorbonne protesta, le 2 décembre 1715, qu’elle n'avait pas reçu la constitution Unigenitus, qu’elle n’en avait subi la transcription sur ses registres que par obéissance pour le feu roi. Elle déclara que les évêques avaient droit de juger des matières de foi « avant, avec et après le pape ?. » Le parlement, lui, ne revint pas sur l'enregistrement de la bulle, mais développa largement les réserves gallicanes qu'il y avait ajoutées. Vingt-cinq évêques déclarèrent n'avoir accepté la bulle que relativement et non absolument. Le régent et le conseil de régence firent de leur mieux pour amener une transaction tant à Paris qu’à Rome, et Philippe d'Orléans présida, entre deux orgies, mainte conférence théologique; son intention, toutefois, était bonne en cette occurrence, puisqu'il ne cherchait que la paix. Le cardinal de Noailles et les plus modérés des évêques nonacceptants étaient disposés à souscrire à la bulle, pourvu que le pape en restreignît le sens de façon à mettre à couvert les doctrines de saint Paul et de saint Augustin et toute la tradition de l'Église; mais le saint- père réclamait toujours une acceptation pure et simple et sans explications officielles de sa part : il sentait bien que s'expliquer eût été se rétracter. La conduite de la cour de Rome aida les jansénistes à obtenir l’éclat qu’ils cherchaient. La plupart des curés de Paris et du diocèse supplièrent leur archevêque de ne point accepter la constitution, et la Faculté de théologie se rendit processionnellement à l’archevêché, au milieu d’un grand concours de peuple, afin de confirmer Noaiïlles dans sa résistance (12 janvier 1717). Quelques semaines après, quatre évêques appelèrent de la bulle au futur concile (5 mars 1717). La Sorbonne adhéra à l'appel. C'était une déclaration de guerre formelle contre Rome. Le régent, alarmé d’un acte si hardi, exila le syndic de la Faculté de théologie et renvoya de Paris les quatre prélats pour avoir agi sans son autorisation. Les adhésions à l'appel n’en arrivèrent pas moins de tous côtés. La guerre était, dans la plupart des diocèses, entre les
1. Une tentative aussi singulière que hardie des jésuites atteste jusqu'où ils portaient leurs vues. Ils entreprirent d’embaucher les soldats dans des congrégations instituées dans les villes de garnison. Le conseil de la guerre dut prohiber sévèrement
ces affiliations (juillet 1716). — Lémontei, t, Ier, p, 158. 2. Journal de l'abbé Dorsanne, t, II, p. 26.