GUERRE DE LA CONSTITUTION
évêques constitutionnaires et la majorité des curés soutenus par les universités et par les parlements. Les mandements épiscopaux déclamaient, menaçaient, prétendaient tout excommunier : les arrêts judiciaires condamnaient les mandements au feu comme libelles séditieux et diffamatoires.
Le pouvoir essaya de mettre un terme à tout ce scandale : une déclaration du 7 octobre 1717 défendit de rien publier dorenavant sur la bulle. Les évèques constitutionnaires désobéirent. La cour de Rome recourait, de son côté, à une arme qu’elle avait employée jadis contre Louis XIV : elle refusait les bulles d’investiture aux évêques nommés par le régent. Au commencement de 1718, il y avait déjà douze siéges épiscopaux vacants. Le régent perdit patience et chargea une commission purement laïque d’aviser aux moyens de se passer du saint-père pour installer les évêques élus. Plusieurs membres du conseil de régence pressèrent Philippe d'appeler au futur concile, au nom du roi et de la nation, et de ne plus s'occuper, après, de cette paperasse italienne : le bruit courut que les plus antiromains des docteurs de Sorbonne, et particulièrement le fameux Ellies Dupin, étaient entrés en correspondance avec les chefs de l’église anglicane. Ce fut au pape de trembler. Avec Philippe d'Orléans, il n'y avait point à espérer les pieux scrupules de Louis XIV et de madame de Maintenon! Le saint-père expédia les douze bulles avec tant de hâte, que le courrier mourut de fatigue en arrivant à Paris (marsmai 1718). Clément XI se vengea bientôt de sa frayeur en faisant condamner par le saint office les appelants au futur concile comme hérétiques et schismatiques, et en ordonnant à tous les fidèles d'accepter la bulle sous peine d’excommunication (28 août 1718). Les parlements condamnèrent et supprimèrent le décret de l’inquisition et les lettres apostoliques du saint-père : le cardinal de Noailles donna sa démission de président du conseil de conscience, pour reprendre toute Sa liberté, et lança son appel au futur concile, qu'il avait longtemps hésité à rendre public (septembre 1718). La guerre redoubla de violence. Une nouvelle déclaration, ordonnant le silence pendant un an, fut publiée par le conseil, le 3 juin 1719.
Jusque-là, le conseil de régence s'était montré indépendant e1
ferme dans les affaires de l’Église ‘; mais l'influence de Dubois ne tarda pas à envahir l’Église comme l’État. Dubois rêvait depuis longtemps ces hautes dignités ecclésiastiques qui mettaient la for= tune de leurs titulaires à l'abri des révolutions de cour et des accidents de la faveur : dès qu’il fut ministre, il fut pris tout entier par cette fureur du chapeau, qui s’'emparait de tous les ecclésiastiques en crédit et qui les avait fait écarter du ministère avec tant de raison par Louis XIV. Le cynique habitué des mauvais lieux de Paris se mit à étaler le zèle d’un père de l’Église en matière de théologie et à traiter d’hérétique le cardinal de Noaïlles. Il commença par établir ses batteries en cour de Rome, puis il appela à son aide un étrange auxiliaire. Comme il craignaïl que l’énormité du scandale ne fit balancer le régent lui-même, il lui fit écrire par le roi d'Angleterre, qui lui demanda, comme un service personnel, de procurer le chapeau de cardinal à « une personne si digne de reconnaissance ». Philippe se fâcha, puis il rit, puis il écrivit au pape (14-29 octobre 1719). Le roi Georges ne borna pas là les effets de sa bonne volonté envers son fidèle serviteur. La mort du cardinal de la Trémoille laissant vacant, sur ces entrefaites, l’archevêché de Cambrai, le roi d'Angleterre le demanda pour Dubois. Le régent, à la prière du chef d’une église hérétique, installa son professeur d’athéisme, l’ancien proxénète de ses débauches, sur ce siége de Cambrai tout resplendissant encore des vertus de Fénelon. Pour que Dubois pût être consacré, il fallait que deux évêques rendissent témoignage de sa doctrine et de ses mœurs : on les trouva; l’un des deux fut l’illustre Massillon. Ce fut un des plus tristes épisodes de cette époque de démoralisation que de voir le successeur de Bourdaloue, le dernier des grands orateurs chrétiens, officier pontificalement au sacre de Dubois, devant tout l'épiscopat et toute la cour (9 juin 1720). Le contraste de cet acte de faiblesse, extorqué par le régent, avec les vérités courageuses que Massillon avait tant de
1. Le régent avait même récemment, par une mesure très-libérale et très-louable. aidé l’université de Paris à soutenir, dans l'enseignement, la concurrence des jésuites. Il avait accordé à l’université 66,000 francs par an, pour que la Faculté des Arts pût enseigner gratuitement comme le faisaient déjà les autres Facultés. L’ensei. Snement universitaire fut ainsi complétement gratuit (6 février 1719). — Anciennes Lois françaises, t, XXI, p. 173.
[1720] DUBOIS ARCHEVÉQUE. A4
fois jetées aux grands du haut de la chaire, et qu'il avait réellement dans le cœur, produisit sur les esprits une impression déplorable. è
Le pape avait accordé la bulle de Cambrai sans grande difficulté, afin de gagner du temps pour le cardinalat; mais la possession de ce magnifique bénéfice ne ralentit pas chez Dubois la soif du chapeau. Le nouvel archevêque se mit en mesure de conquérir l’objet de ses vœux par un éclatant service, par le triomphe de la Constitution. Le régent était fatigué de la raideur janséniste, influencé par la pensée que l’appui de Rome serait utile à sa maison en cas de vacance du trône, et surtout envahi de plus en plus par l’habitude de laisser tout faire à Dubois : il n’eût pourtant pas autorisé le retour aux violences du temps de Le Tellier; on avait cherché derechef des moyens de transaction, et la plupart des évêques acceptants et appelants étaient parvenus à se concilier, sinon à s'entendre, sur un corps de doctrine qui expliquait et atténuait tant bien que mal la Constitution. Sans attendre que le cardinal de Noaïlles et ses amis eussent consenti à la publication de cet accommodement, le gouvernement lança une déclaration qui, s'appuyant « des explications approuvées par presque tous les évêques du royaume, » ordonnait d'accepter la constitution Unigenitus et annulait les appels au concile (4 août 1720). Cet acte, et les infractions faites à l'accommodement par les constitutionnaires, renouvelèrent les orages. Le parlement, qui était en exil à Pontoise, par suite de son opposition au Sysième de Law, fit des remontrances au lieu d’enregistrer, et c’est alors qu’il fut sérieusement question, autour du régent, de mutiler et de dissoudre ce grand corps. Le cardinal de Noaïlles crut sauver le parlement en publiant son acceptation de l’accommodement, malgré de nouveaux griefs (17 novembre). Le parlement se décida à enregistrer (4 décembre). Le chancelier d’Aguesseau y avait beaucoup contribué, par amour de la paix. Les jansénistes crièrent à l’apostasie et renouvelèrent leurs appels au concile; néanmoins, le plus grand feu était ou paraissait tombé : les universités et les principales corporations religieuses acceptaient les unes après les autres le formulaire des évêques; Dubois put se vanter à Rome d’avoir fait, sinon tout ce que Rome désirait, du
moins tout ce qui était possible, et d’avoir obtenu un résultat qui avait été refusé à Louis le Grand lui-même.
Deux promotions de cardinaux, cependant, avaient eu lieu sans que Dubois y fût compris. Un monument de ses efforts inouïs nous à élé conservé : c’est sa correspondance avec son agent à Rome, l’ex-jésuite Lafiteau, évêque de Sisteron; il n’y à, dans aucun théâtre, rien de comparable au comique de ce long dialogue. Dubois prie, cajole, menace; Dubois rampe comme un serpent, rugit comme un lion, flatte et mord comme un chat; s’il n'était que cynique, ce serait vulgaire; mais il joint au mensonge invétéré l’hypocrisie nouvelle et, pour ne pas oublier son rôle, il reste hypocrite, même devant son confident, comme un comédien devant son miroir. Il joue « l’honnète homme indigné que l’on marchande avec lui », le digne prélat, «trop heureux s'il n’y à que lui de sacrifié pour l’Église », et cela dans les mêmes lettres où il annonce les envois d'espèces destinées à acheter les neveux, les familiers du pape et le saint-père lui-même, fort à court d’argent’. Lafiteau l’avait prévenu que la chute du Système avait été un coup de massue pour son affaire. « Le pape, » écrivait-il, « entendant dire qu’il n’y avait plus d'argent en France, désespéra d’en recevoir aucun secours (17 décembre 1720).» Dubois, alors, s'était décidé à prouver qu’il y avait encore de l'argent en France, au moins dans ses coffres; il est vrai que cet argent était plus anglais que français. Il employa bien d’autres ressources encore È il mit toutes les cours en mouvement et fit de son chapeau la grande affaire de l’Europe pendant dix-huit mois. Il parvint à faire agir à la fois, pour lui, le feu et l'eau, le roi Georges et le prétendant, l’empereur et le roi d'Espagne! C'était le chetd'œuvre de la rouerie diplomatique. I1 avait acheté la misère du
1. Il employait aussi d’autres moyens plus délicats : « Je ne vous répète rien », écrit-il, « de ce que je me ferais une gloire et un plaisir de faire, à l'égard de Sa « Sainteté : soins, offices, gratifications, estampes, livres, bijoux, présents, toute «“ sorte de galanteries; chaque jour on verra quelque chose de nouveau et d'imprévu “ pour plaire et qui surprendra, lorsque je serai en droit de le faire par reconnais- «“ sance. C’est le fonds de mon naturel, Je ne puis me résoudre à faire la moindre dé « marche qui puisse être soupçonnée d'intérêt; mais je n’épargne rien lorsque je puis “ agir et répandre par pur SOÛt ». — Mém, secrets du cardinal Dubois, t. Ier, p. 341: lettre du 22 juin 1720.