MORT DE DUBOIS ET DU RÉGENT
eût pu le sauver; il n’eut pas assez de courage, ou plutôt assez d'amour de la vie, pour renoncer à ce qui était devenu, pour ses sens blasés, habitude plutôt que plaisir. Dégoüté de tout, ne s’inléressant plus à rien en ce monde et ne croyant point à l’autre, quand son médecin lui signifia que sa façon de vivre le conduisait évidemment soit à une hydropisie de poitrine, soit à une apoplexie foudroyante, il choisit le genre de mort le moins douloureux, comme faisaient sous les Césars les proscrits épicuriens ; il n’épargna rien pour obtenir une fin soudaine.
Chacun voyait venir le moment fatal, et la succession était déjà dévolue. Il eût été facile au vieux Fleuri de se la réserver; mais l'ambition tranquille et tempérée du précepteur de Louis XV ne ressemblait point à la frénétique ambition du précepteur de Philippe. Placidement égoïste, sans cupidité ni vanité, Fleuri ne se souciait ni de l’éclat ni des bénéfices pécuniaires de l’autorité et n’aimait point le détail de l’administration, trop lourd pour la paresse d’un vieillard superficiel qui avait passé sa vie dans les loisirs et dans les causeries des ruelles. Ce qu’il voulait, c'était une grande et dominante influence, qui ne lui imposât ni la responsabilité ni la peine du pouvoir. Il était donc résolu à ne pas prendre le titre de premier ministre et à le faire donner à l'aîné des princes du sang, au duc de Bourbon, toujours mêlé aux affaires depuis la Régence, avec beaucoup de profit et fort peu d'estime : son incapacité même lui était une vertu pour le rôle que lui destinait Fleuri.
Le ? décembre 1723, l’apoplexie attendue de tous, et surtout de la victime, frappa Philippe dans les bras d’une de ses maîtresses. Ce prince, qui avait si déplorablement gaspillé tant d’heureux dons de la nature, n’avait que quarante-neuf ans. A cette nouvelle, le duc de Bourbon courut chez le roi, qu’il trouva avec Fleuri. Le précepteur dit au jeune monarque que, « dans la grande perte qu'il faisait de M. le duc d'Orléans, S. M. ne pouvait mieux faire que de prier M. le duc de vouloir bien accepter la place de premier ministre. » Le roi consentit par un: signe de tête. Le duc prêta serment ; la patente lui fut délivrée et le nouveau gouvernement commença !.
1. Saint-Simon, t. XX, p. 460. Ici finissent les vingt volumes des Âfsmoires de
La période de la Régence n'avait duré qu’un peu plus de huit ans, y Compris les quelques mois de prorogation de pouvoir de Dubois et de Philippe; elle tient dans nos fastes une place beaucoup plus considérable que ne semblerait le comporter ce petit nombre d'années. Elle ne causa pas, comme on l’a prétendu, la ruine de la monarchie et de la vieille société française; le principe de cette ruine était dans la constitution même de cette monarchie et de cette société; mais elle marqua, pour ainsi dire, la direction de la décadence et la précipita. A l'extérieur, la politique de Richelieu et de Louis XIV renversée pour les intérêts égoistes d’une branche cadette, et la France enchaïnée aux volontés de l’Angleterre et aux intérêts de l'Autriche; au dedans, une immense révolution économique avortée et terminée par la banqueroute; les mœurs bouleversées comme les fortunes; la licence débordée, s’étalant au soleil avec un cynisme et une folie qui rappelaient le vertige des derniers Valois; le scepticisme, celui qui provient, non des méditations de l'esprit, mais de la dépravation du cœur, envahissant les hautes classes et profanant les rites de la religion à laquelle il ne croyait plus, telle avait été, dans ses principaux traits, cette époque dont les souvenirs amusèrent la brillante et frivole société de l’ancien régime jusqu’au jour où la foudre révolutionnaire la réveilla. La France nouvelle devait juger la Régence avec plus de sévérité.
Saint-Simon, L'on a prétendu faire de Saint-Simon une espèce de grand homme, Il s’en faut de beaucoup. Ce n’est ni un grand politique, ni un grand penseur, ni un esprit juste, quoiqu'il ait parfois des vues très-justes et très-sagaces sur des objets particuliers; mais c’est un grand peintre. À travers un énorme entassement de grandes choses ingénieusement et vivement saisies, de petitesses dont il fait des montagnes, de graves et interminables puérilités, de vérités dans les faits (dans les faits qu’il a vus de ses yeux, du moins) et de romans dans les causes, à travers ce chaos, brillent sans cesse des rayons de génie, mais d’un génie tout spécial. C’est ce génie qui saisit les physionomies, les gestes, les moindres mouvements de l’âme et du corps, les portraits individuels et les tableaux d'ensemble, et les fixe en traits qu’on n'oublie jamais. Merveilleux observateur du détail et de la forme de toutes choses, espion infatigable de deux générations, la dernière du xvrre siècle et la première du xvIIIt, ve curieux par excellence a laissé une œuvre sans modéle et sans analogue, ou plutôt ce n’est pas une œuvre, c’est son existence tout entière qu’il nous livre avec celles de tous ses contemporains, Il est lui-même le rôle le plus original et souvent le plus comique de son immense comédie.