MARIAGE DU ROI
favorite s'arrêta précisément sur cette pauvre fille de roi déchu, que Catherine avait voulu faire épouser au duc de Bourbon. Fleuri approuva et décida le roi à consentir avec une insouciance d’enfant. Stanislas Lesczynski, sa femme et sa fille, qui vivaient à Weissembourg, en Alsace, d’une pension que leur faisait par pitié le gouvernement français, crurent rêver quand ils reçurent la lettre de Monsieur le Duc qui léur annonçait ce merveilleux retour de fortune. Ils se jetèrent à genoux tous les trois pour remercier Dieu. La joie de Stanislas fut à peine tempérée par la déclaration de Monsieur le Duc que la France n’entendait tirer de ce mariage aucunes conséquences politiques, et la promesse de ne tenter aucun effort pour remonter sur le trône de Pologne parut peu lui coûter dans cette première ivresse. Les épousailles de Louis XV et de Marie Lesezynska furent célébrées le 4 septembre 1725, dans la chapelle de Fontainebleau. La reine avait près de sept ans de plus que son époux.
Le public européen marchait d'étonnement en étonnement. Le mariage de Louis XV avait été précédé d’un événement bien plus surprenant que ce mariage même el qui fut le contre-coup immédiat du renvoi de l’infante. Ce fut la réconciliation des deux mortels ennemis, Philippe V et Charles VL. Philippe, irrité de la froideur que le duc de Bourbon témoignait pour ses intérêts, avait déjà entamé secrètement une négociation directe avec lempereur, avant de savoir qu’on ôtait à sa fille la couronne de France. Après le renvoi de l'infante, Philippe et sa femme ne songèrent plus qu’à se venger à tout prix. Quant à Charles VE, il était dominé par une idée fixe à laquelle il sacrifiait tout; c'était d'assurer son héritage intact à ses filles. Dès 1713, n'ayant point encore d’enfants, il avait fait un décret qui prescrivait Pindivisibilité de ses états et qui ordonnait que son héritage passät à la ligne féminine à défaut d'enfant mâle. Ce décret dérogeait tout à Ja fois aux lois particulières de la plupart des étais autrichiens, lois exclusives de la succession féminine, et au pacte de famille par lequel Léopold I avait autrefois établi que, si ses deux fils, Joseph et Charles, mouraient sans postérité mâle, les filles de l'aîné, de Joseph, succéderaient de préférence à celles de Charles. La loi de Charles VI était restée longtemps renfermée dans le sein
du conseil d'état autrichien; mais, le 6 décembre 1724, l’empereur s'était décidé à la publier solennellement, sous le titre de Pragmatique Sanction, en faveur des deux filles qui lui étaient nées depuis 1713. Il avait déjà obligé ses nièces, les filles de Joseph Ir, à renoncer à tous leurs droits et ne les avait mariées que sous cette condition aux princes électoraux de Saxe et de Bavière !. Dès lors il n’eut plus d’autre pensée que de faire accepter et garantir sa Pragmatique et par les diverses parties de la monarchie autrichienne et par les puissances étrangères. L’adhésion de l'Espagne devait être inappréciable pour l’empereur et il était trop mécontent de ses anciens alliés, les Anglais et les Hollandais, pour que leur considération pût l'arrêter beaucoup. Le traité d'Utrecht, qui mêlait si singulièrement en Belgique l'autorité seigneuriale de l’empereur et l’autorité protectrice de la Hollande, avait bientôt mis aux prises les deux puissances ainsi juxtaposées, et le traité de la Barrière n'avait réglé qu'après bien des débats, les limites de cette protection militaire, qui s’entretenait par ses propres mains aux dépens du pays protégé (15 novembre 1715). Quelques années plus tard, une autre question avait réveillé l’aigreur réciproque. En 1718, un armateur de Saint-Malo, ayant ramené de la Chine à Dunkerque deux vaisseaux richement chargés et n’ayant pu obtenir de la compagnie d'Orient la permission de vendre ses marchandises en France ?, était allé porter sa cargaison à Ostende, avait fixé le siége de ses opérations dans ce port et y avait fondé une société pour le commerce d'Orient. L'empereur érigea cette société en compagnie privilégiée, le 19 décembre 1722. C'était un dédommagement offert à la Flandre pour cette inique fermeture de l’Escaut, imposée jadis par la Hollande à l'Espagne vaincue. La compagnie flamande prit un rapide essor. La Hollande, puis l'Angleterre, réclamèrent avec violence et prétendirent que l’empereur contrevenait aux traités en ouvrant la mer à ses sujets
1. Coxe, Maison d'Autriche, t. IV, ch. Lxxx1v. — Journal de Louis XV, p.66, — Dumont, t. VII, deuxième partie, p. 103.
2, Peut-être ne voulut-il pas payer les dix pour cent que la compagnie imposait aux Malouins pour ce commerce. Ceci se passait avant la réunion du commerce d'Orient à celui d'Occident entre les mains de Law et de sa Compagnie générale.
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flamands. Le régent, par déférence envers l'Angleterre, et l’Es-
pagne, par hostilité contre l'Autriche, avaient appuyé ces récla-
mations. Mais, maintenant, tout était changé du côté de l'Espagne. | Un concert intime s’était établi entre les méridionaux, tant Ita-
liens que réfugiés espagnols, qui tenaient une place importante
dans le conseil de l’empereur, et l’envoyé secret de Philippe V,
le Hollandais converti Riperda, audacieux et bizarre aventu-
rier, espèce de parodie d’Alberoni, qui avait remplacé Alberoni
dans la confiance de la reine d’Espagne. Il sortit de ces concilia-
bules la combinaison la plus extraordinaire. Par un triple traité
signé, dès les 30 avril et 1er mai 1725, à Vienne, Charles VI et
Philippe V renoncèrent à toutes prétentions sur leurs étais respec-
tifs, avec pleine amnistie réciproque pour les partisans des deux rivaux réconciliés : Philippe garantit la Pragmatique Sanction et ouvrit les ports d’Espagne aux sujets autrichiens et aux négociants
des villes hanséatiques, dans les mêmes conditions que pour les nations les plus favorisées; Charles promit ses bons offices pour faire restituer Gibraltar et Mahon à l'Espagne, et une alliance défensive fut convenue. Par un engagement secret, qui ne paraît pas avoir été jamais écrit, l’empereur promit ses deux filles, les archiduchesses Marie-Thérèse et Marie-Anne, aux deux fils du second lit de Philippe V, don Carlos et don Philippe; il s’enga-
gea de coopérer par la force à la recouvrance de Gibraltar et de
Mahon :.
Ce pacte étrange, qui semble le rêve d’une imagination malade, en greffant la branche cadette des Bourbons sur le tronc autrichien, eût rompu de nouveau l'équilibre européen et refait la monarchie de Charles-Quint. Il n’est pas sûr que Charles VI ait jamais eu l'intention sérieuse de tenir des promesses contre lesquelles s’élevaient sa femme et presque tous ses conseillers allemands, qui préparaient dès lors le mariage des deux archiduchesses avec les fils du duc de Lorraine, en tout cas, il n'avait donné à l'Espagne que des paroles secrètes, qu'il pouvait toujours renier, contre des effets très-positifs. -
Ce qu’on sut des traités de Vienne suffit néanmoins pour émou-
f. Dumont, t. VII, deuxième partie. p. 106. — W. Coxe, l'Espagne sous les Bourbons. — Lémontei, t. Il, p. 226.
voir vivement l’Europe. Georges Ie accourut dans ses états d’Allemagne, afin de surveiller les mouvements de l’empereur, et, le 3 septembre, une alliance défensive fut signée, à Hanovre, entre l'Angleterre, la France et le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, gendre de Georges Ier. On s’engagea, par article secret, à faire abolir la compagnie d’Ostende. Les deux monarques protestants exigèrent qu’au traité de Hanovre fussent annexés d’autres articles relatifs aux affaires de Pologne et au maintien du trâité d'Oliva (de 1660), qui avait garanti, avec la caution de la France, les libertés des protestants polonais. Un événement, affreux en luimême, plus fatal encore par ses conséquences futures, avait récemment soulevé toute l’Europe protestante. À la suite d’une rixe provoquée par les écoliers des jésuites, la population luthérienne de Thorn ayant saccagé le collége des jésuites de cette ville et brisé ou déchiré les images des saints ‘ (17 juillet 1724), la diète polonaise avait fait arrêter, avec un emportement furieux, et mettre en jugement les magistrats et les plus notables bourgeois, comme ayant excité ou n'ayant pas empêché ce tumulte. Un grand nombre furent condamnés à mort par un tribunal fanatisé; le gymnase et les temples protestants de Thorn furent confisqués et donnés à des communautés catholiques. Les condamnations capitales n’eussent point été possibles sans le témoignage des jésuites de Thorn : le légat du pape lui-même, à la sollicitation du chancelier de Pologne, leur écrivit qu'ils ne pouvaient prêter serment en pareille matière sans irrégularité canonique. Ils tournèrent la question et le firent prêter à deux membres de leur congrégation qui n'étaient pas dans les ordres. Les victimes furent livrées au supplice et, quelque temps après, les jésuites célébrèrent leur triomphe en jouant dans leur église une pièce allégorique tirée de la Bible: ils y étalèrent les simulacres de dix têtes coupées?, L’indignation fut générale et chez les nations réformées et parmi tout ce qui n’était plus dominé par la
1. Il est constaté, par la plainte même des jésuites, que le saint-ciboire fut respecté, à la prière d’un des religieux.
2. Lémontei, t. Il, p. 239. — V. l'arrêt de condamnation promulgué sous forme de décret assessorial du roi de Pologne, le 30 octobre, dans Dumont, t. VII
deuxième partie, p. 89; et les actes d'exécution du décret, du 5 décembre 1724 : Ibid., p. 97.