LES JÉSUITES DE THORN
fureur des haïines sectaires. L’Angleterre et la Prusse, par esprit religieux, la Russie, par politique, adressèrent à la Pologne des plaintes menaçantes, et le duc de Bourbon, en vertu du traité d’Oliva, se trouva contraint de seconder les réclamations des puissances du Nord, au moment même où il persécutait si cruel= lement les protestants français *.
Les remontrances et les menaces n’aboutirent à rien : Catherine Fe, abimée dans les voluptés, oubliait sur le trône les grandes qualités qui l’y avaient fait monter et ne suivait que mollement les traditions de son époux. Quant aux puissances protestantes, elles n'étaient point disposées à pousser leurs démonstrations jusqu’à faire une guerre de religion et d'humanité. L'affaire de Thorn, digne résultat de l'éducation que la noblesse polonaise recevait des jésuites et digne suite de ces persécutions qui avaient jadis coûté à la Pologne les tribus cosaques, ne porta donc pas immédiatement ses fruits; mais les germes de discorde et de vengeance couvèrent, exploités par la Russie, L’adroite Russie affecta, vis-à-vis de l’Europe, le zèle d’une nouvelle convertie à la civilisation et se posa comme la protectrice de la tolérance et de l'humanité : la nouvelle génération européenne, qu’allait absorber l’idée exclusive de la réaction contre le fanatisme, prit la Pologne en dédain, comme une terre de superstition et d’anarchie rétrograde, méconnut le libre et généreux génie que ses funestes éducateurs avaient égaré, mais n’avaient pu étouffer en elle, et perdit la mémoire de ses services passés, qu’on devait se rappeler trop tard!
De 1725 à 1726, c'était l’Alliance de Vienne, et non la catastrophe de Thorn, qui menaçait l’Europe d’une guerre générale, Les alliés de Vienne et ceux de Hanovre cherchaient de part et d'autre des auxiliaires, et toute l'Europe semblait près de se par-
1. Peu de temps après (1731), une autre persécution eut lieu contre les protestants dans l'Allemagne méridionale. Le protestantisme ayant envahi l’archevêché de Saltzbourg dans la seconde moitié du xvri® siècle, et les montagnards de Saltzbourg, race intelligente et laborieuse, réclamant de leur archevêque la liberté de conscience, le prélat appela les Autrichiens, et des milliers de ces pauvres gens furent expulsés de leur patrie. Ils portèrent leur industrie, la sculpture sur bois, à Nuremberg, se répandirent dans l’Allemagne protestante, et le pays de Saltzbourg demeura
dépeuplé et ruiné. V. un très-intéressant article de M. Michiels, dans le Siècle du 9 ortobre 18358.
tager entre eux. On n’entendait parler que de préparatifs mlitaires. Une ordonnance du 27 février 1726, ouvrage de Päris Duvernei, réorganisa la milice, cette imparfaite réserve de l’armée active, sur un plan très-amélioré : on la forma en cent bataillons de six cents hommes chacun; c'était une réserve de soixante mille hommes pour une armée de cent trente-cinq mille; on donna aux bataillons de bons cadres et, sans arracher les miliciens à leurs provinces, ni à leurs travaux, on les assujettit à des exercices réguliers. Malheureusement, le tirage au sort, sous un régime d’arbitraire et de corruption, ne fut pas exécuté avec loyauté ni sincérité, et cette espèce de conscription fut infectée d’abus iniques, presque autant que le recrutement de l’armée de ligne avec ses enrôlements frauduleux ou forcés !.
La France se voyait, avec étonnement, entraînée vers une guerre aussi étrangère à ses intérêts qu’à ses sentiments et provoquée par les causes les plus puérilés. Cette lutte insensée allait éclater au milieu des circonstances intérieures les plus défavorables. Sitôt après une banqueroute qui avait liquidé la dette publique, le désordre des finances reparaissait déjà, grâce à l’avidité, aux gaspillages, au faste effréné de Monsieur le Duc et de madame de Prie, et grâce aussi aux 35 millions que coûta au trésor l’inutile diminution des monnaies ?. On en était déjà réduit à choisir entre une nouvelle banqueroute ou la création de nouvelles ressources,
1. Lémontei (t. Il, p. 252) se trompe en voyant dans la milice, si souvent employée par Louis XIV, une création toute nouvelle; mais il donne, à ce sujet, d'intéressants détails sur notre état militaire : le recrutement coûtait alors trois millions par an; les généralités du nord de la France fournissaient proportionnellement presque le double d’enrôlés que celles du midi, et les soldats du nord désertaient beaucoup moins que les autres. L’enrôlement volontaire, ou censé tel, donnait annuellement dix-huit à vingt mille hommes, dont les deux tiers sortaient des villes. Dans les derniers temps de la monarchie, le nombre des Français qui
tiraient à la milice était, année commune, de trois cent trente-huit à trois cent trente-neuf mille, et la levée annuelle des miliciens de près de quatorze mille cinq cents.
2. Duvernei assure, dans le préambule de l’édit du 5 juin 1725, que le régent avait laissé plus de quarante millions de nouvelle dette flottante; mais cela est peu probable. Il y à des renseignements précieux dans ce préambule. Duvernei, pour excuser les embarras où se trouve déjà le duc de Bourbon, explique que la Régence avait vécu, en grande partie, des augmentations, refontes et remarques des monnaies; qu’elle y avait gagné près de deux cent trente-quatre millions, de 1716 à 1720, et près de cent vingt millions, de 1720 à 1723. — Anciennes Lois françaises, t. XXI, p. 289.