LE CARDINAL DE FLEURI
Fleuri, qui avait soixante-treize ans, prenait la direction des affaires à l’âge où la plupart des hommes ont depuis longtemps renoncé à la vie active. Il ne s’attribua point le titre de premier ministre et engagea Louis XV à déclarer, comme autrefois Louis XIV, qu’il allait désormais régner par lui-même; puérile parodie d’une grande parole, mensonge qui devait toujours rester un mensonge. Fleuri se fit seulement donner le chapeau rouge, que la malveillance de Monsieur le Duc lui avait fait manquer une première fois (septembre 1726) : il jugeait nécessaire de n'avoir pas de supérieur pour le rang dans le clergé français. Les changements de personnes opérées par Fleuri dans l'administration portèrent sur des noms {rop obscurs pour mériter le souvenir de l’histoire : après une petite réaction contre les agents de Monsieur le Duc et de madame de Prie, la cour tomba dans un calme plat. Après la grandeur splendide, les plaisirs élégants et somptueux de la jeunesse du Grand Roi, on avait eu la majesté un peu raide et contrainte de ses vieux jours, puis la licence folle du régent et de madame de Prie; on eut maintenant le silence et l'ennui sous un ministre septuagénaire et sous un jeune roi, qui, jusqu'ici, timide et presque sauvage avec les femmes, sans goût pour les plaisirs de l'esprit et de l'imagination, ne montrait de penchant que pour le jeu et pour la chasse.
Fleuri s’efforça de tout assoupir au dedans comme au dehors et de traiter la France et l’Europe comme son royal élève. Il commença par faire, pour calmer l'irritation qui animait tautes
1. Mém. de Villars, p. 325. — Îci finit le livre de Lémontei, livre ingénieux, coloré, spirituel, trop spirituel peut-être, en somme l'œuvre historique la plus distinguée qu’ait produite l'école de Voltaire depuis Rulhière et son Anarchie de Pologne. Le brillant un peu recherché de la forme ne doit pas faire méconmaitre la solidité du fond : personne, jusqu'ici, n’a connu comme Lémontei les sources inédites de l’histoire du xvin siècle et il est fort regrettable que son travail se soit
arrêté en 1726.
les classes de la société, tout ce qui étan compatible avec son plan de gouvernement, plan fort simple. Fleuri, très-ignorant en matière économique et financière, avait cependant compris qu'après les grandes banqueroutes qui avaient réduit la dette, on pouvait faire ce qui eût été impossible avant les banqueroutes, c'est-à-dire se soutenir, en temps ordinaire, en temps de paix, sans autre innovation qu’une économie rigoureuse : cette économie était dans ses goûts aussi bien que dans la situation. Il ne pouvait, sans y déroger, satisfaire la cour quant aux pensions; mais il fit quelque chose pour la noblesse en général, par la création de six compagnies de cadets, destinées à former des officiers aux frais du roi (16 décembre 1726). Il donna au clergé une satisfaction beaucoup plus éclatante : le 8 octobre, parut une déclaration en faveur de la franchise absolue des biens ecclésiastiques ; c'était par pur malentendu, était-il dit, qu’on avait appliqué l’édit du cinquantième aux biens du clergé : « Les droits des « églises, dédiées à Dieu et hors du commerce des hommes, sont «irrévocables et ne peuvent être sujets à aucune taxe de confir- « mation ou autre.» (étaient les maximes du moyen âge dans toute leur pureté; l’État se mettait en pleine retraite devant l'Église. L'assemblée du clergé, réunie extraordinairement en 1726, répondit à cette solennelle confirmation de ses priviléges par un don gratuit de 5 millions. Le clergé savait depuis longtemps que, pour maintenir le droit, il fallait des concessions en fait.
Les intérêts généraux eurent leur part comme les intérêts privilégiés : quinze jours avant la chute de Monsieur le Duc, on avait recommencé à hausser la monnaie, comme ressource bursale : une déclaration du 15 juin 1726 promit que la monnaie serait désormais fixe à 740 livres 9 sous 1 denier le marc d’or fin, et 51 livres 3 sous 3 deniers le mare d'argent fin (49 livres le marc d'argent monnayé, à cause de l’alliage } ?. Cette promesse fut mieux tenue que ne l’avaient été tant de promesses analogues : la valeur nominale des monnaies ne subit plus que des modifications pres-
“que insensibles et l’on peut dire que le principe de la fixité des
k. Anciennes Lois françaises, t. XXI, p. 301. 2. Art de vérifier les dates, p. 614. Melon, ap. Économistes financiers, p. 784,