L£T65] D AIGUILLON ET LA CHALOTAIS
eprésentant le despotisme et le jésuitisme, l’autre l'esprit philosophique et l'esprit parlementaire accidentellement coalisés. La Chalotais était venu plusieurs fois à Versailles pour tâcher d’abattre son ennemi; celui-ci, ou ses adhérents, ne se contentèrent pas d’avoir résisté avec succès auprès du roi et s’efforcèrent de perdre l'énergique procureur-général. Des pamphlets, des satires, des écrits à la main, symptômes ordinaires des moments agités, dans les pays où la presse n’est pas libre, circulaient en Bretagne, et de Bretagne à Versailles : deux lettres anonymes, écrites dans les termes les moins respectueux, furent adressées au roi en personne. Là-dessus, colère de Louis XV; trouble dans le cabinet. Les lettres sont remises au comte de Saint-Florentin pour en rechercher l’auteur. Saint-Florentin était ce médiocre et méprisable secrétaire d'état tapi, depuis quarante ans, dans le coin du ministère où s’expédiaient les lettres de cachet et les ordres de persécution contre les protestants. IL était, comme Richelieu, l'oncle de d’Aiguillon. Quelques jours après, Saint-Florentin déclare au roi qu’un jeune maître des requêtes, M. de Calonne, a reconnu lécriture de La Chalotais. Louis XV prend feu, sans réfléchir à quel point il est invraisemblable qu'un procureur-général, en correspondance avec la chancellerie, avec les ministres, avec tout ce qu’il y a de considérable à Versailles et à Paris, ait écrit des lettres anonymes au roi sans déguiser son écriture. On veut établir, à l’Arsenal, une commission extraordinaire pour juger le coupable et ses complices, car les lettres anonymes ne sont déjà plus qu’un incident d’un vaste complot contre l’autorité royale : on recule toutefois devant le parlement de Paris; la commission est nommée et dissoute dans les vingt-quatre heures, et la Tournelle criminelle est saisie régulièrement de l'instruction (18 juillet 1765).
L'affaire traîne, mais sans s’assoupir. Après bien des débats sur le parti à prendre, le roi se décide : le 11 novembre, La Chalotais, son fils et trois conseillers, dont deux du nom de Charette, sont arrêtés à Rennes; les membres démissionnaires du parlement de Rennes sont sommés de reprendre leurs fonctions pour juger leurs confrères. Ils refusent : on s’y attendait; une commission du conseil d’État est expédiée à Rennes, fin de suivre le
procès à ja place du parlement. Le dénonciateur Calonne accepte l'emploi de procureur-général dans la commission! Ce jeune homme, plein d’esprit, d’audace et d’immoralité, était résolu à tout pour parvenir. Les lettres anonymes ne suffisaient pas au but que se proposaient les partisans du despotisme et les vengeurs des jésuites. Calonne fait enlever les correspondances intimes de La Chalotais, de son fils, de ses amis, et, secondé par un autre maître des requêtes, Lenoir, depuis lieutenant- général de police, il échafaude, sur ces correspondances, un acte d’accusation où le concert patent des parlements pour la défense de leurs communs principes est transformé en une espèce de conspiration ayant pour chef La Chalotais : l'union ménagée par ce procureurgénéral entre son parlement ct les États de Bretagne est le commencement d’une sédition préparant une révolution dans le royaume, d’après les principes du Contrat social, cité et commenté dans les lettres de La Chalotais.
De là, un éclat et un scandale immenses : au bruit que l’échafaud va se dresser pour le courageux procureur-général de Rennes, la France entière se déchaîne contre Calonne, contre d’Aïguillon, contre ceux des ministres qui leur prêtent appui. Tous les parlements renouvellent leurs démonstrations menaçantes. Choiseul, jusque-là réservé et neutre en apparence, représente avec force au roi l’invraisemblance ou l’exagération des accusations, le danger de laisser accréditer, près d’un public enclin aux nouveautés, la croyance que des hommes tels que La Chalotais et ses principaux collègues des parlements jugent les doctrines de J.-J, Rousseau applicables. D’Aiguillon, lui-même s’effraie, change de batteries, veut rejeter tout l’odieux de l'affaire sur Calonne. La plupart des membres de la commission se récusent! : la commission est dissoute, et le procès renvoyé par-devant le parlement de Rennes rétabli, c'est-à-dire par-devant la minorité non démissionnaire, grossie de quelques défectionnaires qui retirent leurs démissions
I. La commission avait pourtant fait une chose utile : elle avait jugé deux cent trente-cinq accusés que faisait languir dans les prisons de Rennes la suspension de la justice. Les détails sinistres que donnent à cet égard les Mémoires de d’Aiguillon (p. 24) font ressortir les conséquences de cette interruption du service judiciaire, qui était devenue l'arme habituelle des parlements.
(1765) MORT DU DAUPHIN. zi
et de nouveaux conseillers créés par le roi. Le parlement de Paris recommence ses remontrances en faveur du vrai parlement de Rennes, et les accusés déclinent la compétence du parlement d'Aiguillon.
La violence des passions avait été un moment calmée, ou du moins suspendue, par un triste événement. Le dauphin, Louis de France, était mort le 20 décembre 1765, à trente-six ans. C'était un caractère mélancolique, qui tenait à la fois de Louis XII ct du duc de Bourgogne. La guerre ou les affaires eussent ravivé cette âme indifférente aux plaisirs et aux passions qui gouvernent la plupart des hommes; mais la jalouse défiance de son père lui interdisait tout emploi sérieux de son activité. L’ennui le consumait. Une maladie de poitrine, occasionnée par une imprudence, aggravée par la négligence volontaire d’un homme qui ne tenait pas à la vie, l’emporta après quelques mois de langueur. Il y eut comme un écho des regrets qui avaient jadis environné la tombe du duc de Bourgogne, et les mêmes illusions se reproduisirent. Pius d’une voix s’écria, dans les orages de 89 : Ah! si Le dauphin avait vécu! — Il est probable que, ‘si le dauphin avait vécu, il eüt accéléré plutôt que dissipé les orages. Son cœur était pur et sincère, mais il plaçait mal sa confiance. Les La Vauguyon et les d’Aiguillon, ou d’autres personnages semblables, eussent été pour lui de fâcheux conseillers, et l’on peut croire qu’il eût subi aveuglément l'influence de Rome et du clergé. « Si je suis appelé au trône, disait-il, et que l’Église me commande d'en descendre, j'en descendrai.» Un tel prince se fût bien vite brisé dans une réaction impossible contre l'esprit du siècle !.
Il laissait trois fils et deux filles. Les trois fils étaient destinés tous trois à porter la couronne : ils furent Louis XVI, Louis XVIF et Charles X. L’ainé devait périr écrasé sous les débris de l’ancien régime : la royauté traditionnelle, un moment relevée au milieu d’une société nouvelle, devait retomber par deux fois avec les deux autres frères.
Un éclair de sensibilité sembla passer chez Louis XV : « Pauvre France ! s’écria-t-il; un roi de cinquante-cinq ans et un dauphin
1, Mémoires du marquis d’Argenson, p. 69. -— Notice de Sénac de Meïlhan, à la suite de madame dn Hausset, p. 185,
de onze! » La peur de la mort l’avait saisi en voyant mourir son fiis. Il fit son testament : il réforma, sinon ses mœurs, au moins le scandale de ses mœurs; il se rapprocha de sa famille. Un homme aussi dégradé ne pouvait guère que changer de vice, et les zens éclairés commençaient à craindre qu’au règne de la débauche ne succédât celui d’une basse et tyrannique bigoterie. Mais les velléités de réforme n’allèrent pas loin chez Louis XV, et la mort de la veuve de son fils, de la dauphine Marie-Thérèse de : Saxe, personne aimable et sensée, qui avait pris quelque ascendant sur lui, contribua à le rendre à ses habitudes {mars 1767). Cette mort réveilla les bruits de poison qu’on avait répandus sourdement lors de la perte du dauphin, et la coterie de d’Aiguillon, de la Vauguyon, des jésuites, qui avait espéré se servir de la dauphine depuis la mort de son mari, ne craignit pas de propager d’odieuses calomnies contre le duc de Choiïseul. On infecta de ces infâmes soupçons l'esprit du nouveau dauphin, depuis Louis XVI, et l'on parvint ainsi à l’aliéner irrévocablement du Seul ministre qui eût fait quelques efforts intelligents pour suspendre la honteuse décadence de la monarchie durant la dernière période de Louis XV.
Louis XV, cependant, avait paru vouloir prouver au public que la perte de son fils w’affaiblirait point la puissance royale. Il avait répondu avec éclat aux remontrances incessantes des cours de justice et aux hardis exposés de principes qu’elles étalaient à l’envi depuis quelques années. Le 3 mars 1766, il Signifia, en lit de justice, au parlement de Paris, que ce qui s'était passé à Rennes et à Pau ne regardait pas les autres parlements. La harangue royale, lue par un conseiller d'État, gourmandait, en termes amers, l’indécence et la témérité des rémontrances combinées par lesquelles se manifestait ce pernicieux système d'unité que le roi avait déjà proscrit. « Je ne souffrirai pas, disait le monarque, qu'il se forme dans mon royaume une association de résistance. ni qu’il s’introduise dans la monarchie un corps imaginaire qui ne pourrait qu’en troubler l’harmonie.» Les maximes des parlements, résumées en peu de lignes, étaient condamnées comme des nouveautés, que démeniaient l'institution de la magistrature et les vraies lois fondamentales de l’État. Le roi, à son tour, expo-