‹ Histoire De France Volume 16Chapitre 102 sur 346 · RÉFORMES DE CHOISEUL · texte numérisé non relu

RÉFORMES DE CHOISEUL

lions. Aussitôt la paix assurée, il remit les dépenses et l’eflectif de l'armée à peu près sur le même pied qu'avant la guerre (l'effectif à cent cinquante-deux mille sept cent cinquante-huit hommes, la dépense à 70 millions environ) mais il accomplit en même temps, sans augmenter les charges, une réforme militaire de la plus grande portée. La composition de l’armée était extrêmement irrégulière : les divers corps d’une même arme différaient entre eux par le nombre de bataillons, d’escadrons, de compagnies, ce qui rendait l'instruction très-difficile et les manœuvres d'ensemble impossibles ; les créations de corps s'étaient faites au hasard; les licenciements, de même. L’uniformité de composition fut presque complétement établie; les cadres furent fixés d’une manière invariable, en sorte que l’on n’eut plus désormais, selon les circonstances, qu’à augmenter ou diminuer le nombre des soldats de chaque régiment, mais non plus à créer ou à réformer des régiments. L’armée acquit par là une consistance, une solidité qu’elle n’avait jamais eue. Les colonels perdirent la nomination de leurs subordonnés et furent astreints à commander eux-mêmes leurs régiments en tout temps; le recrutement des compagnies fut retiré des mains des capitaines, qui cessèrent le triste rôle de trafiquants d'hommes. Les engagements furent portés à huit ans, au lieu de six; après un engagement renouvelé, ou seize ans de service, le soldat eut droit à demi-solde en se retirant; après vingtquatre ans, droit à la solde entière, ou aux Invalides. Des camps de manœuvres furent réunis de temps à autre pour exercer les troupes et les officiers généraux, qui en avaient plus besoin encore que les régiments ‘. Les ordonnances de 1762 préparèrent la nouvelle armée qui devait venger les affronts de la guerre de Sept Ans, l’armée non-seulement de la guerre d'Amérique, mais de la Révolution.

La marine réclamait une réforme peut-être plus profonde encore. Un grand nombre des officiers qui s'étaient si mal conduits

1. Mémoires de Choïseul, t. Ie", p. 77-160. — Journal du règne de Louis XV, t. II, p. 184. — Ordonnances de décembre 1762. — On voit, dans les Mémoires de Choiseul, que l'administration n’entretenait de médecins et de chirurgiens dans les hôpitaux militaires que depuis 1759. Jusque-là les médecins n'avaient point eu de gages, et les chirurgiens avaient été payés par les entrepreneurs chargés du service des hôpitaux.

furent mis à la retraite. La bureaucratie fut réduite, et les appointements des officiers de marine furent augmentés, comme l'avaient été ceux des officiers de l’armée de terre. Choiseul voulait aller beaucoup plus loin : il projetait de supprimer le corps privilégié des gardes de la marine, exclusivement composés de gentilshommes, et de recréer la marine royale à nouveau, en y recevant tous les officiers de ports, les corsaires, les capitaines marchands qui s’étaient distingués dans la dernière guerre, Il y eut un tel soulèvement dans la noblesse, que le ministre dut reculer devant la cour entière liguée ‘. On ne l’'empêcha pas, du moins, de réorganiser l'artillerie de marine (1767) et de former un corps de dix mille canonniers qu’on exerça une fois par semaine pendant dix ans, et qui montrèrent en 1778 ce qu’ils savaient faire! Les constructions navales furent poussées avec une grande activité et sur une grande échelle. A la fin de 1770, la France comptait soixantequatre vaisseaux et cinquante frégates à flot, Les arsenaux, les magasins, furent remplis. Les belles forêts des Basses-Pyrénées étaient jusqu'alors inutiles à la marine : le Gave de Pau fut rendu navigable et les mâtures des Pyrénées descendirent par le Gave et l'Adour jusque dans le port de Bayonne, aux acclamations des populations basques et béarnaises ?.

Les tentatives d'action au dehors furent d’abord moins heureuses. On a vu La déplorable issue de l’entreprise de Guyane. Choiseul réussit mieux dans la Méditerranée, en Corse, que dans le Nouveau-Monde.

La Corse était, depuis quelques années, presque entièrement affranchie. Un grand homme d'état, Pascal Paoli, avait fait surgir l'ordre, la discipline, un gouvernement régulier, du sein de cette anarchie éternelle. Après des luttes aussi obstinées contre ses compatriotes que contre l'étranger, il était parvenu à dompter, à diriger avec persévérance vers la guerre nationale la farouche énergie que les Corses ont coutume de dépenser dans les guerres de famille. Établi au centre de la Corse, à Corte, il dominait sur l’île entière, à l'exception de quelques places maritimes. Les Fran-

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