FRANCE. ANGLETERRE. AMÉRIQUE
que suscitait un agitateur vulgaire, le fameux Wilkes. Une crise de céréales, que nous retrouverons tout à l'heure en France, tourmentait les comtés d'Angleterre, et un nuage noir grossissait à l'autre bord de l'Atlantique. Dès le lendemain de la conquête du Üanada, l’antagonisme s’était déclaré entre les deux conquéranis, l'Anglais d'Europe et l’Anglais d'Amérique. La mère patrie avait prétendu obliger les colonies à porter leur part de la dette énorme (150 millions sterling ) qui pesait sur elle, et qui avait été contractée en partie pour chasser les Français d'Amérique : cette part était revendiquée sous forme de taxes et de droits établis par actes des parlements. Les colonies répondaient qu’on ne taxe pas des hommes libres sans leur consentement, et qu’elles n'avaient point à reconnaître, en matière d'impôts, l’autorité d’un parlement où elles n'étaient pas représentées. Nous aurons à revenir sur cette querelle, qui aboutit à de si grands événements et qui, en 1768, laissait déjà entrevoir la possibilité d’une séparation violente et prochaine.
Les soucis que donnaient les colonies contribuèrent beaucoup à rendre l’Angleterre si modérée, ou si faible, dans la question de la Corse. Quelques vaines protestations furent ses seules armes. On a dit que Choiseul n’avait rien ménagé pour se procurer des diversions contre l’Angleterre et que ses agents avaient encouragé puissamment les mécontents anglo-américains; il ne subsiste aucunes traces de ces influences prétendues".
Les Anglais ont accusé Choiseul d’intrigues beaucoup plus odieuses : l'ambassadeur d'Angleterre en Espagne, lord Rochford, prétendit avoir découvert un complot tramé entre Choiseul et le ministre espagnol Grimaldi, pour incendier la marine et les arsenaux de Portsmouth et de Plymouth, durant l’hiver de 1764 à 1765, et attaquer la Grande-Bretagne au milieu de ce désarroi, Cette accusation est sans preuve, tandis qu’il est certain qu'un Anglais, du nom de Gordon, qui n’agissait pas sans instructions
journaux, malgré d’antiques défenses, commencèrent à donner aux débats du parie ment, et par l'introduction des meetings.
1. Sous Louis XVI, les ministres Maurepas et Vergennes firent des recherches pour vérifier ces bruits et ne retrouvèrent aucune pièce qui les confirmât. Flassan, t. VII, p. 152.
256 LOUIS ÆXY-ne (1769)
venues de très-haut, fut exécuté, en 1769, pour avoir tenté d'incendicr le port de Brest.
Ce qui n’est pas douteux, c’est que Choiseul ne cessa d’entretenir les ressentiments du cabinet espagnol contre la Grande- Bretagne, qu’il cultiva soigneusement les germes de guerre qui abondaient de ce côté, et que, pendant les premières années qui suivirent le traité de Paris, trop absorbé par ce qui regardait l'Angleterre et l'Espagne, il fut loin de donner une attention suffisante aux affaires du Continent. Les conséquences de cette négligence furent déplorables.
La catastrophe préparée par la longue anarchie de la Pologne approchait.
La guerre de Sept Ans, quoique la Pologne n’y eût point été engagée, avait rendu plus profond l’abaissement de cette république. Les plans du prince de Conti et du comte de Broglie, pour la relever, ayant été abandonnés, par suite du pacte de la France avec l'Autriche et la Russie, on avait laissé Les Russes traverser, fouler, occuper la Pologne, sans même prévenir son gouvernement, et y conserver des positions militaires, sous le nom de magasins, même depuis la paix. L'indépendance nationale n’était plus guère qu’un mot pour les Polonais.
Deux partis, cependant, parmi les magnats, songeaient secrètement à régénérer leur patrie par des moyens opposés. Tous deux voulaient l'abolition de l'anarchie et du liberum veto; mais l’un, le parti des Potocki, des Branicki, des Mokranowski, aspirait à établir l’ordre par la liberté aristocratique, en ôtant au roi la distribution des emplois pour la remettre à un conseil souverain, plusieurs allant jusqu’à projeter l'abolition de la royauté; l’autre parti, celui des Czartoriski, prétendait, au contraire, rendre la royauté héréditaire, et, en attendant, réformer les finances, détruire les abus, augmenter le pouvoir royal, affaiblir le fanatisme jésuitique et améliorer la condition des dissidents, des noncatholiques, dont l'oppression et le ressentiment étaient un danger permanent pour la Pologne. Ces vues avaient été celles d’un miaistre français très-éclairé, le vertueux marquis d’Argenson. Il ne s'agissait pas ici d’une préférence théorique donnée à ce qu’on appelle la stabilité de l'hérédité sur la mobilité de l'élection; il y