POLOGNE
avait des raisons plus positives et plus spéciales. Si la Pologne eût été une démocratie véritable, il eût pu être bon de la débarrasser d’un fantôme de royauté; mais elle était une anarchie nobiliaire, superposée à une immense servitude. La monarchie pure étant donc repoussée par l'esprit de liberté des nobles, et la république démocratique étant impossible, puisque le vrai peuple n'existait pas, le gouvernement le plus convenable à la Pologne pouvait être une combinaison de l’hérédité et de l'élection, plus ou moins rapprochée du système anglais, au moins tant que le vrai peuple ne serait pas formé et pour l'aider à se former. Le salut était dans lémancipation civile d’abord, puis politique des paysans, et un roi héréditaire eût, plutôt que l'aristocratie, favorisé tout au moins la première de ces deux phases.
La logique devait être, jusqu'à la fin, bannie des affaires de Pologne. La mobilité violente du caractère polonais, tel que l’avait fait une longue habitude de désordre, était peu compatible avec cette concentration indispensable d’idées et de forces qui ne voit et ne suit qu'un seul objet durant longues années. Les Czartoriski, partisans de la royauté et auteurs d’un plan que la France eût dû aider sans réserve, s'étaient brouillés avec le roi Auguste III et, par conséquent, avec la France, qui soutenait la maison de Saxe depuis le mariage du dauphin avec une princesse de cette maison. Ils se lièrent avec l'Angleterre, ce qui eut peu de conséquences, et surtout avec la Russie, ce qui en eut de très-grandes. En affectant de servir les intérêts russes, ils révèrent d'employer la Russie, à son insu, à relever la Pologne. Quant au parti opposé, il était destiné à se noyer dans la masse du parti anarchique de la petite noblesse, qui s’attribuait le titre exclusif de patriote, parce qu’il voulait aveuglément maintenir les traditions et les abus enracinés dans la patrie. La fausse politique de Choiseul appuyait le parti anarchique, sans y attacher grande importance. Choïiseul était persuadé que la France n’avait pas à s’occuper sérieusement de la Pologne; que les quatre puissances qui entouraient cette république se feraient équilibre pour empêcher son démembre-
ment; que, la Russie et la Prusse s’entendissent-elles pour en
arracher quelques lambeaux, elles ne tarderaient pas à se brouiller
par leur contact même. « Lors même que, contre toute vraisem- XVI. 17
blance, » écrivait! sous sa dictée son parent Praslin, « les quatre puissances (Russie, Autriche, Prusse, Turquie) s’arrangeraient pour partager la Pologne, il est encore très-douteux que cet événement püt intéresser la France! »
La Pologne était abandonnée d’avance. Lorsque le roi Auguste IL vint à mourir, le 5 octobre 1763, tout était déjà perdu. Tandis que les deux partis réformateurs visaient à profiter de l’interrègne pour réaliser leurs projets, on avait de tout autres desseins à Saint-Pétersbourg et à Berlin.
Le plan de Catherine était de faire un roi piast, un roi de naissance polonaise, à sa dévotion, de relever les dissidents comme point d’appui et de réduire la Pologne en vassalité sans la démembrer. Frédéric IT, au contraire, visait à un démembrement. Il y pensait dès sa première jeunesse, quand il n’était que prince royal : en 1733, à la mort d’Auguste IT, il avait présenté un mémoire à son père pour le presser d’envahir cette Prusse polonaise qui séparait si malencontreusement la Prusse ducale du Brandebourg; maintenant, maître de toute la vallée de l’Oder par la conquête de la Silésie, il aspirait à s'étendre sur la Warta, le grand affluent de l’Oder, en même temps qu’à réaliser les convoitises de sa jeunesse sur l'embouchure de la Vistule : il ambitionnait de régulariser le territoire incohérent de la Prusse aux dépens de la Pologne occidentale, déjà serrée entre la Poméranie et la Silésie, comme entre les deux branches d’une paire de ciseaux. En 1762, Frédéric avait fait agréer à son allié dévoué, Pierre IIT, un premier projet de partage, que la chute du malheureux tzar avait ajourné, mais auquel le persévérant et astucieux Prussien ne désespérait pas de ramener Catherine II. Ils étaient déjà d’accord sur un point essentiel, le maintien de l’anarchie polonaise. Ils travaillèrent à s'entendre sur la conduite présente, en réservant leurs vues d’avenir. Le roi de Prusse accepta le candidat de la tzarine : c’était un neveu des deux princes Czartoriski, Stanislas- Auguste Poniatowski, ancien amant de Catherine.
Le cabinet de Versailles ne sut ni s'opposer ni transiger :
1. Mémoire lu au conseil le 8 mai 1763: cité par Saint-Priest; le Partage de la Pologne en 1772. — Praslin était alors le ministre nominal, mais Choiseul le ministre réel des affaires étrangères.