V. notre tt. XV, p
préparer avec eux un corps de jurisprudence universelle et uniforme. Elle expédie à Voltaire, par un officier de ses gardes, l'instruction qu’elle a rédigée de sa main pour la commission chargée de dresser le projet du nouveau code. Presque tout est français dans cette instruction russe, qui n’est guère qu’une mosaïque des idées et des formules contradictoires de Louis XIV, de Montesquieu, des économistes, auxquels elle emprunte leur despotisme rationnel, mais dans les termes les plus adoucis', et même des parlementaires. Elle se croit assez sûre de son fantôme de sénat pour lui accorder le droit de refuser l'enregistrement des lois contraires à la constitution de l’état. Des chapitres entiers sont copiés dans l’Esprü des Lois. Les mots de citoyen, de patrie, sont prodigués dans un livre destiné aux représentants de cent tribus barbares, incapables d’attacher aucun sens à ces grands mots. Des maximes justes, des considérations ingénieuses, mais surtout la tolérance religieuse proclamée du haut d’un trône impérial, et une certaine tendance vers l'émancipation progressive des serfs?, ferment les yeux aux philosophes sur ce qu’il y a d’illusoire et de fantastique dans cette grande comédie de législation philosophique destinée aux Cosaques, aux Baskirs et aux Kalmouks. La nature humaine est assez complexe pour que Catherine ait été à moitié sincère dans son rôle et qu’elle ait cru de bonne foi à sa gloire de législatrice. Le gouvernement de Louis XV prit aussi la chose au sérieux, car il interdit en France toute publicité à l’Instruction de Catherine, apparemment comme trop favorable aux prétentions parlementaires*.
1. Elle porta au comble l’enthousiasme des économistes, en appelant Lemercier de La Rivière pour l’aider dans la confection de son code. Lemercier dépassa un peu l’époque du rendez-vous que lui avait donné Catherine. Quand il arriva, elle avait autre chose en tête et ne s’en souciait déjà plus. Lemercier revint fort désappointé.
2. Catherine, toutefois, ne s’engage qu’avec réserve sur ce point. Elle émet un doute sur l'utilité du servage pour le bien de l’état, établit que, cependant, il ne faut pas affranchir les serfs par grandes masses, mais que, pour le progrès de l'agriculture, il serait essentiel que le serf eût quelque chose en propriété. — Ce progrès n’a pas eu lieu : les serfs russes vivent toujours en communauté, et les révolations de l'avenir en montreront les conséquences. (Écrit en 1853.) — Un descendant de Catherine commence courageusement en ce moment la grande expérience de la transformation des serfs en paysans propriétaires. (1859.)
3. Catherine, plus hardie que Montesquieu, que Voltaire, que Rousseau, se pro-