CONFÉDÉRATION DE BAR
foule de Russes, afin de former le noyau d’une noblesse de religion grecque. On introduisit quelques améliorations : il fallait bien justifier la suprématie moscovite. Le droit de vie et de mort sur les paysans fut enlevé aux seigneurs. Des tribunaux furent institués pour les “procès entre seigneurs et serfs. On abolit les compositions en argent pour crimes, reste de la barbarie antique.
Choiseul, si tardivement converti à la cause polonaise, tâchait de regagner par son activité le temps qu’il avait laissé perdre. La Turquie, cédant à ses instances, intervenait enfin diplomatiquement avec quelque énergie; mais il lui fut impossible d’ébranler l'Autriche. L'empereur François Ier était mort le 18 août 1765, etson successeur, le jeune Joseph IT, qui avait été élu roi des Romains le 27 mars 1764, par le concours de Frédéric IT, était mal disposé pour l'alliance française et enclin à un rapprochement avec la Prusse. Il n’avait pas plus que son père la réalité du pouvoir, que Marie-Thérèse gardaïit dans sa main jalouse et forte encore; mais le ministre Kaunitz ménageait l'avenir dans Joseph et servait d’intermédiaire entre le fils et la mère. On ne put obtenir de l’Autriche qu’une promesse secrète de neutralité entre les Turcs et les Russes, si la Turquie secourait la Pologne par les armes.
La malheureuse Pologne s'était enfin réveillée sous l'excès de l'oppression. Un homme d’un esprit élevé et hardi, Krasinski, évêque de Kaminiek (ou Kamenetz), avait organisé une vaste conjuration contre la tyrannie étrangère. L'explosion ne devait avoir lieu qu’au moment où les Turcs déclareraient la guerre à la Russie. Le mouvement éclata avant l’heure. Le 29 février 1768, un simple gentilhomme, nommé Pulawski, donna le signal de la fameuse Confédération de Bar. La noblesse podolienne s’insurgea, et son exemple fut suivi dans les provinces voisines. Malheureusement, dès le premier jour, la cause de la confédération fut compromise par le mélange des vieux sentiments nationaux avec ce fanatisme religieux que l’ancienne Pologne n’avait pas connu et qui ne compensait point, parce qu’il pouvait inspirer d’exaltation aux patriotes, la force d'opinion qu’il prêtait aux ennemis de l'indépendance polonaise. Les confédérés juraient de défendre la religion catholique, au prix de leur vie, « jusqu’à ce qu’elle fût
entièrement fondée et rétablie dans leur patrie‘, » c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle eût ressaisi la domination exclusive et remis les dissidents sous le joug. Ils portaient la croix sur le cœur, comme les anciens croisés; leur devise était : Jésus et Marie; le crucifix et la Madone étaient les insignes de leurs étendards.
A la nouvelle de l'insurrection, l’évêque Krasinski avait couru à Versailles pour « jeter la Pologne dans les bras de la France. » Il promit à Choiseul la déchéance de Poniatowski et l’acceptation du roi que la France désignerait, et qu’on rendrait héréditaire. Choiseul promit de l’argent et dépêcha aux confédérés un plénipotentiaire (mai 1768). Les difficultés, pour les confédérés, étaient énormes : pas de forteresses ni de points de ralliements; presque pas d’armes de guerre; et, qui pis est, les paysans hostiles, espionnant pour les Russes, dans les provinces russiennes, où les paysans sont du rite grec. L’ambassadeur russe, Repnin, vrai vice-roi de la Pologne, avait forcé le sénat polonais de réclamer le secours de la tzarine contre les rebelles : la force ou la trahison, tout lui était bon; il avait fait surprendre les confédérés pendant des pourparlers. L'agent français, Taulès, trouva leur principal groupe dans un piteux état, refoulé momentanément par les Russes sur le territoire othoman; Taulès, ne voyant rien qui ressemblât à un vrai corps d’armée et ne comprenant rien à une guerre de ce genre, en conclut que tout était perdu, ne donna point d'argent et s’en alla.
En ce moment même, cependant, la guerre de partisans se propageait comme un incendie. Les Russes, sérieusement alarmés, recoururent à un moyen exécrable. Ils appelèrent les Cosaques Zaporogues (ou Zaporoves), cette république de brigands retranchée depuis des siècles dans les îles et dans les rochers du Borysthène. Les Zaporogues descendirent comme une bande de loups enragés, entraînant avec eux les paysans grecs de l'Ukraine et de la Podolie, qu’animait une haïne invétérée contre les nobles catholiques, leurs maîtres. Catholiques, protestants et juifs, hommes, fermes et enfants, furent exterminés dans toute l'Ukraine polonaise. On égorgea seize mille personnes dans la