RUSSIE. TURQUIE. GRÈCE
rabie, fut mise en déroute après un combat sanglant sur le Kaghoul, entre le Danube et le Dniester. Les Tatars, qui habitaient entre le Dniester et le Borysthène, se soumirent, et la plupart furent transférés en Ukraine pour faire place, aux bords de la mer Noire, à des colons russes. Le 26 septembre, Bender, la place de guerre de la Bessarabie, fut emportée d’assaut après une héroïque défense; à la fin de la saison, les Turcs abandonnèrent Ismaïl, qui commande les bouches du Danube, et tout ce qui est au nord de ce fleuve.
Le contre-coup des désastres de l’empire othoman devait être fatal aux Polonais et à Choiseul, et très-favorable aux projets que nourrissait Frédéric. Dès qu’il avait vu la Russie engagée contre les Turcs, le roi de Prusse avait fait insinuer à Catherine que, pour détourner l’Autriche de s'opposer au progrès des armes russes en Turquie, il conviendrait de s'entendre sur le partage de quelques provinces polonaises entre la Russie, l'Autriche et la Prusse ‘. Catherine n’en avait tenu compte ; mais Frédéric s'était préparé les moyens de l’obliger à ouvrir l'oreille. Après des intrigues habilement conduites afin d'augmenter le refroidissement entre la France et l'Autriche, il avait demandé une entrevue au jeune empereur Joseph IT, à Neisse, en Silésie. Les ressentiments de la cour de Vienne contre le conquérant de cette belle province semblèrent tout à fait oubliés. On convint de rester neutre en cas de rupture entre la France et l'Angleterre. On effleura la question d’un démembrement de la Pologne. Mais Joseph II, qui dépendait de sa mère, n’avait pas le pouvoir de conclure. A la suite de cette conférence, l’Autriche se montra beaucoup plus sympathique aux Polonais; elle invita le conseil général de la confédération à se transférer à Éperies, en Hongrie, pour y être à l'abri des armes russes. Joseph IT y visita les chefs polonais et leur témoigna beaucoup d’intérêt, quand il rêvait déjà le meurtre de leur patrie. Ces avances étaient un moyen d’inquiéter et d’influencer la tzarine. En juillet 1770, Frédéric vint rendre à Joseph II sa visite à Neustadt, en Moravie ; cette fois, le ministre Kaunitz, et, avec lui, la pensée de Marie-Thérèse, accom-
1. Œuvres de Frédéric Il, t. VI, p. 27, nouv. édit. in-80; Berlin, 1846-47,
pagnaient Joseph. Les nouvelles de Tchesmé et du Kaghoul furent apportées à Neustadt par un serasker turc, qui venait solliciter la médiation de Frédéric entre le sultan et la tzarine. Frédéric offrit le partage de la médiation à l'Autriche. Les deux futurs médiateurs résolurent de proposer à la Russie une compensation en Pologne pour les provinces turco-danubiennes que l'Autriche ne pouvait laisser entre les mains de Catherine, et convinrent de prendre des parts équivalentes pour maintenir l'équilibre.
En attendant, l'Autriche, qui s’était mise en devoir de rajeunir de vieilles prétentions sur les starosties de sa frontière, occupa le district polonais de Zips, enclavé dans la Hongrie, et Frédéric recommença sur la plus grande échelle ses atroces exactions sur la Prusse polonaise, où il enlevait tout, argent et denrées, garçons pour en faire des soldats, filles pour les marier à ses Prussiens, avec des dots arrachées aux parents. :
Les embarras et les périls se multipliaient autour de Choiseul, qui avait pris l'empire othoman pour point d'appui contre la Russie et qui sentait ce point d'appui se dérober sous sa main. Ii cherchait en vain à se faire illusion sur la défection de l’Autriche et sur son union avec la Prusse : les protestations mensongères de Kaunitz ne l’abusaient pas; le mariage tout récent du dauphin et d’une archiduchesse {Louis XVI et Marie -Anromerre! le 18 mai 1770), mariage souhaité, imposé, pour ainsi dire, par Marie-Thérèse, n’avait empêché en rien l’entrevue de Neustadt. La France marchait à une double guerre continentale et maritime, au milieu d’une violente crise financière. Sans doute, on pouvait encore prévenir le démembrement matériel de la Pologne, car la tzarine, en ce moment, continuait de s’y refuser : si l’on voulait sacrifier à Catherine et les confédérés de Bar et les réfor. mateurs de l’autre parti, on pouvait maintenir, sans changement nominal dans le territoire, un fantôme de république, Pologne de nom, Russie de fait. Cela n’était pas sérieux. Choiseul ne pensa pas à un arrangement avec Catherine, mais il essaya de regagner l’Autriche. Il fit offrir le trône de Pologne à Marie-Thérèse pour l'époux d’une de ses filles, le duc de Saxe -Teschen ‘. L’Autriche