CHOISEUL ET LA POLOGNE
refusa. Il était donc très - probable, si l’on voulait véritablement délivrer la Pologne, qu'on aurait à lutter contre la Russie, la Prusse et l'Autriche réunies. D'un autre côté, la guerre avec l'Angleterre était imminente. L'Espagne disputait à l'Angleterre la possession des îles Malouines; les Espagnois avaient déjà recouru aux voies de fait dans ces parages lointains, et le cabinet de Madrid réclamait le secours de la France. Les bruits de guerre maritime avaient déjà un contre-coup dans l’Archipel. L’escadre russe était désorganisée par le rappel des marins anglais. L’Angleterre concentrait ses ressources navales, et puis elle commençait à trouver que les Russes allaient un peu vite en Orient.
La guerre générale n’eut pas lieu. Choiseul, depuis quelque temps miné par d’autres intrigues, tomba du pouvoir le 24 décembre 1770, et, avec lui, la dernière et faible chance de salut qui restait à la Pologne‘.
Nous avons dû traverser bien des ignominies depuis la mort de Louis le Grand, mais rien de comparable à ce qui a préparé et suivi la chute de Choiseul. Il semble qu’on s'enfonce toujours plus avant dans les cercles infernaux d’un abîme, non point de flammes, mais de boue.
Après la mort de la reine Marie Lesczynska (24 juin 1768) ?, Louis XV, d’abord assez fortement affecté de ce nouvel avertissement, n'avait pas tardé à s'affranchir de lespèce de décence relative qui avait reparu à la cour durant deux ou trois ans, et s'était replongé dans la crapule avec une nouvelle frénésie, entraîné par le vieux Richelieu, cet éternel tentateur. On prétend qu'une sœur de Choiseul, madame de Grammont , personne très-altière, très-intelligente, très-énergique, dévouée à son frère (il en courut contre eux des bruits d’inceste), avait aspiré sans succès à l'héritage de madame de Pompadour, ou, plutôt, de madame de Châteauroux, à qui elle ressemblait davantage. La fierté des Choïseul n’était pas celle qu’inspire la vertu.
1. Dumouriez avait préparé un large plan de campagne pour 1771 : il prétendait organiser une armée régulière en Pologne et faire une pointe jusqu’en Russie; mais il y aurait eu sans doute, dans l'exécution, beaucoup à rabattre de cette conception aventureuse. V. ses Mémoires, t. I‘, ch. vix et vint.
2. Son père, le vieux Stanislas, l'avait précédée, le 23 février 1766, et la Lorraine avait été définitivement réunie à la France.
Quoi qu’il en soit, Louis se prit dans de tout autres filets. Vers l'automne de 1768, le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs, le trop fameux valet de chambre Lebel, ne sachant à quoi recourir pour dissiper l'ennui du monarque blasé, se hasarda un jour à lui amener une fille entretenue par un chevalier d'industrie nommé du Barri, qui faisait servir ses grâces de mauvais lieu à l’achalandage d’un tripot. L'histoire est bien forcée d’effleurer ces turpitudes : cette créature devait régner sur la France! Jeanne Vaubernier inspira au débauché sexagénaire une telle ivresse, qu’il ne voulut plus s’en séparer. Il l’établit à Versailles; il la maria de nom au frère aîné de son ancien amant; il la fit présenter à la jour sous le nom de comtesse du Barri; il l’introduisit auprès de ses filles, et, plus tard, auprès de la jeune épouse de son petit-fils! Les salons de Louis le Grand furent envahis par des hôtes inconnus, échappés des repaires les plus honteux de la débauche parisienne. Cette cour dépravée, habituée depuis un demi-siècle à tous les seandales, recula pourtant comme au contact d'animaux immondes. Les femmes les plus tarées refusaient d'approcher l'étrange favorite. Le fier Choïiseul ne put se résigner à ménager une telle influence : il repoussa les avances de la comtesse; il s’efforça de faire rougir le roi de succéder à toute la France. Tout fut inutile. Quand on vit le vieillard entièrement et définitivement subjugué, une portion de la cour commença de fléchir. I] se forma un parti du Barri : les ennemis de Choïiseul se rapprochèrent de cette nouvelle puissance, et le duc d’Aiguillon servit d’intermédiaire à une coalition, au moins indirecte, entre la cabale dévote et le parti des mauvais lieux! Le feu dauphin n’était plus là pour imposer à ses amis le respect d'eux-mêmes et de leur cause !
De nouveaux personnages cependant s'étaient introduits dans le ministère, sous les auspices de Choiïseul, sauf à s'unir avec ses ennemis s’il y avait profit. Ce n'étaient pas des médiocrités dociles ou peu dangereuses comme leurs prédécesseurs aux sceaux ou au contrôle général. Maupeou, nommé chancelier en 1768, et Terrai, appelé au contrôle général en décembre 1769, sur la recommandation de Maupeou, son ancien collègue au parlement, étaient de ces hommes de coups de main et d'aventures, comme